Ce séminaire s’est déroulé pendant deux journées à Bruxelles en mai
2002 à l’invitation du collectif sans ticket (CST) et du Groupe de recherche
et de formation autonome (GReFA). Il a regroupé une cinquantaine de
participants qui, par leur parole vive ou indirecte, ont contribué à
la réalisation de ce texte.
Le travail de rédaction et de mise en forme de ce séminaire
ont été coordonnés par une équipe de cinq personnes. Nous avons choisi
de maintenir cet écrit au plus près de l’élaboration orale dont il est
issu. D’offrir ce texte comme il s’est construit : autour de moment
de forte intensité, de repli, d’impasse, de clarification. Autrement
dit d’opter pour le balbutiement d’une pensée, d’autant qu’elle se conjugue
au pluriel, plutôt que pour un recueil de texte «finis».
Nous sommes néanmoins intervenus à différents niveaux : suppressions
de certains passages, de lignes, reformulation,… Mais notre apport consiste
essentiellement dans des ajouts dans le but d’aider à la compréhension
ou de revenir sur certaines situations, au travail spécifique de mise en forme
suit ce préambule.
Introduction
qui, comme vous le verrez, n’introduit pas le texte en lui même mais
bien la problématique et les chemins que celle-ci a parcouru avant le
séminaire.
Régulièrement dans notre existence nous nous sentons interpellé ou dépassé par des problèmes.
Parfois, ça nous tombe dessus , on ne sait pas d’où ça vient, leurs histoires nous échappent en quelque sorte.
D’autre fois, nous sommes un peu plus vigilants, on les voit prendre forme mais on ne sait trop comment les aborder,
ils sont encore difficilement saisissables. Ils rusent avec nous, ils avancent masqués tout
en grandissant en nous jusqu'à devenir incontournables.
Des problèmes, il y en a de tous types, chaque fois situés, liés à des événements affectifs, à des pratiques de groupes, à des territoires,
à des contextes politiques. Dans notre pratique au sein du Collectif sans ticket, ce fut la rencontre avec une figure, celle de l’usager,
avec un rapport au politique centré sur la question des usages et avec un territoire, plus exactement avec des composantes de celui-ci, les équipements collectifs.
« Usager, usage et relation de service », telle était notre première manière de nommer certains éléments de la problématique avec laquelle nous étions aux prises.
On le verra par la suite, les mots qui nous permettent d'identifier quelque peu cette situation vont évoluer.
Mais n’allons pas trop vite. Avant de parler des changements dans les termes désignant cette boule de nœuds,traçons succinctement la généalogie
des problèmes auxquels nous avions à faire.
En mai 1998, le Collectif sans ticket1 voyait le jour. Rapidement nous créions une sorte d’abonnement autonome, “ la carte de droit aux transports ”,
que nous utilisions lors de nos déplacements. En octobre 99 nous lancions une “ recherche-action ” sur la SNCB qui se clôt quelques mois plus tard avec
un rapport que nous transmettons aux travailleurs rencontrés ainsi qu’à d’autres acteurs.
Un angle mort se découvre après coup dans ce travail - c’est une amie madrilène qui nous l’a fait percevoir  : “
il y a des éléments intéressants dans cette étude, notamment les chapitres concernant la réorganisation de la SNCB2
et les façons dont
les travailleurs en rendent compte. Mais vous n’êtes pas au clair sur votre propre posture, sur le lieu d’où vous parlez, vous n’explicitez pas la notion même d’usager. ”
Bien vu. Nous devions aller plus loin. Qu’est-ce qu’un usager ? Ou plus exactement quelle sorte d’usagers sommes-nous ? Nous ne sommes
pas navetteurs, nous prenons le train ponctuellement. Par contre, nous fréquentons quotidiennement les réseaux urbains mais nous
les utilisons rarement aux heures de grande affluence. Nous nous déplaçons plutôt sans grande régularité, dans les interstices
des rythmes socio-professionnels classiques. De plus notre qualité de “ clients non servis ”3 implique chez nous un rapport particulier aux déplacements.
Ca se précise un peu. Nous sommes certes des usagers, mais des usagers minoritaires. Sur base de ce constat, quels types de savoirs
et quelles formes de coopération pouvons-nous produire ?
Ces interrogations se traduisent en hypothèses pratiques. Celles-ci stipulent qu’il se joue dans ces questions d’usages une nouvelle manière de faire politique ,
une politique en mineur difficilement saisissable par les catégories d’analyse objectiviste et quantitative. Il nous faudrait donc inventer ou bricoler une autre
science, attentive aux opérations, aux techniques, aux différents types de savoirs mobilisés, à leur forme de circulation et de transmission qui se jouent
dans le relatif silence des pratiques quotidiennes. Une hypothèse corollaire, plus courte, avance que toutes ces opérations techniques et ces savoirs
peuvent être un enjeu constitutif des luttes et devenir donc une force opérante pour une collectivité. Cette démarche accouche alors de dispositifs
d’intervention (opérations “ Free zone ”), de rencontres (les assemblées d’usagers), d’enquêtes radiophoniques et de retours publics sous différentes formes (dazibaos …).
Une année et demi plus tard, en octobre 2001, la direction de la STIB répond à nos interventions sur le réseau par des poursuites judiciaires.
Elle demande au tribunal de nous interdire toute parole, toute diffusion, toute action dans les infrastructures de transport, sous peine d’astreinte.
La juge suit partiellement les requêtes de l’avocat de la STIB, tout en reconnaissant notre droit à nous exprimer publiquement. Merci.
Si les processus à l’œuvre dans ce type d’intervention ont permis de rencontrer des centaines d’usagers de la STIB, de produire une contre expertise dans
le domaine et de faire avancer quelque peu les questions de l’accès libre aux transports publics, la question de notre posture d’usager prônant le libre
accès est uniquement construite en négatif de la figure du client valorisé par la direction de la STIB.
« Client ». Ce mot a déjà plusieurs années derrière lui. Il prend forme et vie à partir de la restructuration capitaliste des années 80.
Dans le champ des transports publics, sa percée est plus récente et prépare le terrain à des ratifications politiques en matière de libéralisation dont
l’issue n’est pas encore jouée. L’universel abstrait du client désigne ou symbolise un projet politique (privatisation du commun), des critères de sélection
(solvabilité, rentabilité), une stratégie (réduction des coûts de personnel, des investissements dans l’infrastructure et dans la sécurité) et
une posture subjective (celle de l’individualisme et de la consommation…).
Il est clair que ce projet n’est pas le nôtre. Mais dire « non ! » ne nous satisfait pas beaucoup plus. Que voulions-nous alors ?
Fin 2001, cette problématique refait surface à l’occasion de l’écriture du Livre-Accès et nous fait
balbutier. Nous ne pouvons plus la contourner. C’est à partir de cette fragilité que nous contactons d’autres groupes, avec l’ambition de penser ensemble
de telles questions. Ce qui nous sautait aux yeux, c’était l’irruption de groupes « minoritaires », de communautés dans des champs singuliers
(informatique, médecine, etc.), qui par leur résistance, par leur façon particulière de se réapproprier ou de subvertir un usage commun, une coutume,
une manière de se relationner ou de lutter, créent de nouvelles situations, de nouvelles techniques, de nouveaux savoirs, bref de nouvelles formes d’usages.
Ces rencontres nous ont confortés dans l’idée d’organiser ce séminaire.
Le document ci-dessous en a été le premier texte d’invitation. Nous le reprenons tel quel. Il fait trace d’un cheminement dans la manière dont
nous envisagions les termes du débat à ce moment.
Séminaire : usage, usagers et relation de service
prélude
Au travers de quelques distinctions et problèmes, le texte qui suit met en avant des points pouvant introduire une (pré)discussion au séminaire.
Il n’a donc pas pour objet de cerner globalement la situation mais bien de proposer certaines balises.
1. le client et l'usager
Le désir, puis le projet de ce séminaire sont nés d’interrogations qui parcourent et
questionnent nos pratiques collectives et notre quotidien. Depuis 1998, les Collectifs sans tickets,
groupes d’usagers des transports publics ont fait de l’accessibilité à ceux-ci, entendue comme droit
au transport, leur travail spécifique. Nous avons pris le pari de se constituer comme laboratoire
d’une pratique sociale engagée dans l’expérimentation et la construction d’un nouveau rapport singulier
aux équipements collectifs et dans la production des savoirs utiles à leur mise en œuvre, en élaborant
une contre expertise qui vise à les transformer. Partant nous avons mis en pratique ce “ droit d’usage ”
en nous servant d’un bout de carton pas comme les autres  : la carte de droit aux transports. Exhibée lors
de chaque contrôle, cet interface politique a rendu possible un mode de questionnement de la relation de
service en dehors des sentiers balisés par la figure du client et du consommateur de transport.
Si la figure du client nous est apparue d’emblée comme un obstacle à la remise en jeu des subjectivités qu’il
s’agissait de susciter, opposer simplement de façon binaire le client-consommateur à l’usager acteur ne nous
permettait pas grand chose en terme de production de savoirs. Nous nous sommes donc rapportés à la figure du
client comme à un repoussoir (usagers, pas clients !), choisissant de la considérer comme un degré zéro des
pratiques de résistance plutôt que comme un ennemi ou un “ tout autre ”, en tentant de faire valoir à côté
du régime d’échange majoritaire non choisi et fréquemment subi, ce que peut signifier l’usage des transports
publics à l’avenir et d’imaginer ensemble à quoi pourrait ressembler demain un espace public urbain à partir
d’une critique radicale du champs de la mobilité.
Client, solvable ou non, nous sommes d’ores et déjà tous interpellés comme tel, alors qu’usagers nous avons à le
devenir et à l’inventer. Mais à l’heure où la figure du client a pratiquement colonisé l’ensemble des discours sur
les services publics (rail, poste, santé, etc.), comment mettre à nouveau en avant ce droit d’usage sans s’arc-bouter
sur des acquis et sans se confiner dans une posture défensive?
2. clients, accès et clôture  
Cependant la réalité est un peu plus complexe et nous ne pouvons pas d’un revers de la mains balayer
cette figure montante qu’est celle du client . En effet, depuis les années 70, on assiste à l’émergence de mouvements
et associations de consommateurs qui développent des formes de revendications inédites. Ceux-ci exigent et obtiennent
des meilleurs garanties sur leurs achats. Le consommateur exerce dans une certaine mesure un pouvoir de contrôle sur
l’origine, la qualité et les prix. Parallèlement à cela, le monde économique opère un réel basculement dans son mode
de fonctionnement. La figure du client se situe désormais au cœur des préoccupations des entreprises. Il s’agit pour
elles de séduire le client, de se mettre à sa disposition et de répondre à tous ses desiderata.
L’essentiel n’est plus directement de vendre un maximum de marchandises mais de fidéliser sur le long terme le client en lui
proposant tout une série de services (payants) sensés répondre à ses attentes. Ce sont d’ailleurs ses goûts et exigences qui
définiront les nouveaux objets mis sur le marché. Le client se voit ainsi associé sur le mode participatif à la production et
à la définition des biens et services qu’il veut acheter. Les meubles IKEA qu’il s’agit de concevoir soi-même, les Self-banking
ou encore les supermarchés où le consommateur se substitue à la caissière en pointant lui-même ses achats sont autant de manière
d’externaliser vers le consommateur une partie de la production tout en restant au plus près de son désir singulier.
Dans le nouveau capitalisme, l’essentiel pour les entreprises est désormais de contrôler l’accès aux services et biens offerts à
travers différentes procédures de location, de leasing, de concession, de droit d’admission ou d’abonnement. L’accès au savoir,
à la terre, à la santé, aux transports ou à Internet est conditionné par les droits que veulent bien nous concéder les pourvoyeurs d’offre.
La figure de l’usager, ses usages et ses formes de relation de service peuvent-elles aider à penser les problèmes de ces nouvelles enclosures
qui s’étendent à tous les champs du social et balisent les territoires physiques et subjectifs?
3. disgrâce et retour de l’usager
Le terme d’usage remonte au moyen-âge où le droit d’usage correspondait
au droit réel de couper du bois (1460) où de faire paître du bétail (1610) sur les terres
de quelqu’un d’autre. Dans notre mémoire vivante, la notion d’usager cette fois est liée
directement à la création des services publics (1926), ceux de nos parents ou de nos grands-parents.
Nous assistons aujourd’hui à un double mouvement de fond. D’une part la tombée en disgrâce ou en
désuétude dont semble souffrir cet emploi du terme, et, parallèlement, comme en retour, une prolifération,
mais en mineur cette fois, de groupes qui reformulent et réinventent sous un nouveau jour la question de
l’usage autour d’objets qui ne se laissent plus appréhender par la dualité classique entre les sphères du public et du privé.
L’émergence de ces groupes intervient en rupture avec les formes classiques de l’engagement. Elle ne s’opère plus à partir
d’une position dans l’appareil de production, ni à partir d’une contractualisation salariale, mais bien semble-il à partir
de ce qui lie l’individu à lui -même. Il s’agit, pour utiliser les termes de M. Foucault, de luttes subjectives, c’est à dire
des pratiques de résistance qui se battent contre les formes multiples et diffuses d’assujettissement.
L’apparition de ces groupes soulèvent directement deux problèmes. L’un “ interne ” qui est lié à la question de leur
identité et à la manière dont ils interpellent leurs pairs autour d’une situation-problème. L’autre “ plus externe ”
concerne les rapports qu’ils construisent (ou non) avec d’autre formes de luttes. C’est la dimension de la transversalité.
4. politiques de l’usager
Une des différences significatives entre l’usager des services publics au sens classique du terme
et les nouveaux groupes d’usagers nous semble tenir au fait que le service public de grand papa, dans la façon qu’il
avait de s’adresser à ses usagers, en faisait des sujets largement passifs, sérialisés et potentiellement amnésiques.
Ces modes d’organisation ne prenaient pas en compte, ne permettaient ou ne supposaient pas que les administrés puissent
en devenir les acteurs critiques voire les co-créateurs.
Aujourd’hui au contraire, les groupes d’usagers prennent la parole, se posent comme producteurs au premier plan des savoirs qui
tissent leur objet et comme dépositaire du sens et de la valeur d’existence de celui-ci. Ils exigent que ce rapport particulier
qui les lie à leur objet soit mis au centre de toutes les décisions qui prétendent s’autoriser d’un savoir sur cet objet. A
l’occasion des ces “ événements culturels ” apparaissent dans la cité d’étranges experts, qui tentent de transformer le sens
de leurs dépendances aux équipements collectifs et administratifs dans une visée d’émancipation et de réappropriation des moyens
d’existence.
Comment se vivent les liens d’appartenance subjective et objective développée par ces pratiques d’usagers, à travers quels
agencements désirants ? Quels plus values sont produites en terme de bien, de plaisir, de savoir pratique et de pouvoir d’intervention ?
Comment l’objet investi va-t-il être remodelé physiquement et symboliquement par ceux qui en font usage? Quels types d’usages
s’avèrent pertinents dans un champ en fonction des stratégies développées?
Quelles passerelles entre différentes productions de savoir d’usages ancrées dans le local? Comment les savoirs d’usage vont
pouvoir être stabilisés et transmis pour devenir opérants ?
C’est autour de ces pistes et de ces questions que nous avons le plaisir de vous convier à Bruxelles, les 11 et 12 mai. L’optique de
ce séminaire est de faire se rencontrer différentes figures singulières d’usagers (hackers, usagers de la terre, des transports, de la médecine,
de la drogue, etc.) et d’approfondir collectivement ces questions.
Bruxelles, le 16 février 2002
Glissements
Divers échanges et rencontres ont nourri cette période préparatoire au séminaire. Parmi les groupes et personnes que nous
désirions inviter, certains nous ont progressivement conduits à réagencer quelques-unes des thématiques et formulations avancées dans
ce premier texte. Malgré notre volonté affichée d’échapper à l’opposition manichéenne entre l’usager et son autre, le client, le consommateur,
nous ne parvenions pas à jouer avec l’ambivalence de cette posture d’usager. Notre ambition de définir, de prédéterminer pourrait-on dire, ce
qui fait la spécificité de l’usager, faisait perdre à cette notion sa force opérante.
L’identification comme « usagers » des différents groupes qui devaient être présents au séminaire, posait un réel problème. Certains d’entre eux,
à l’instar des paysans, que nous définissions comme « usagers de la terre », ne se reconnaissaient pas dans cette étiquette. Nous risquions
ainsi de tomber dans le travers de l’homogénéisation des pratiques ; travers qui, malgré nos précautions, réapparaîtra lors du séminaire.
Le glissement que nous avons opéré s’est effectué sur ce premier constat. Ce qui nous semblait important à problématiser dans cette rencontre
n’était pas tant l’émergence d’une nouvelle figure politique, celle de l’usager, mais bien la singularité et la pertinence des usages comme
tels, des pratiques, dans ce qu’elles offraient à d’autres comme matière à penser. Quels sont les savoirs constitutifs des groupes ; comment
se construit et se transmet une pensée collective sur tel ou tel objet ; comment s’expérimentent des formes d’interventions qui repositionnent
les débats publics ?
De ce choix de mettre l’accent sur les usages et les savoirs qui en émergent a découlé un nouveau triptyque, « enclosure, équipement collectif
et savoirs » sur lequel allaient s’organiser ces deux jours de séminaire.
Suivant en cela une suggestion d’Isabelle Stengers à quelques jours du séminaire, nous avons décidé d’entamer la séance en abordant d’emblée la question
du contexte général dans lequel baignent nos usages, à savoir les formes multiples que prend le capitalisme aujourd’hui pour assujettir, brider, contrôler
et capturer le vivant, les savoirs et les affects. La question des « enclosures » permet ainsi de situer nos postures singulières face à ce phénomène qui
obstrue les pratiques.
Le second volet du séminaire porte sur le rôle et le sens des « équipements collectifs » qui peuplent l’espace public, agissent sur nous et sur lesquels
portent en règle générale nos actions. Ici aussi le changement n’est pas anodin, il fait signe en tout cas d’une évolution dans les façons d’appréhender
et de penser une situation. Nous avons opté finalement pour ce terme « d’équipement collectif » en ce qu’il traduit mieux l’idée d’un rapport de force en
jeu dans les relations qu’on noue avec ces instruments qualifiés parfois d’utilité publique. Cette expression permet aussi d’ouvrir les questionnements
qu’induisent leur existence à des situations qui ne relèvent traditionnellement pas des « relations de service ». Parler d’équipements collectifs a ainsi
sens dans le cas aussi bien des hôpitaux, du Net, que de la terre.
Enfin, nous désirions aborder plus spécifiquement la dimension des savoirs. Comme nous l’avons dit plus haut à propos de notre propre pratique au Collectif
sans ticket, notre hypothèse est que, à travers cette multitude d’usages, se construit un nouveau type de savoir qui s’affranchit des savoirs experts,
par son mode de transmission autant que d’expression et son inventivité pratique.
les invités
Le choix des participants à ce séminaire s’est porté vers différents groupes et personnes qui nous ont interpellés par leur manière de poser et de penser
ces problèmes d’usages et que nous avions rencontrés ces dernières années4 .
Act Up est à cet égard exemplatif de ce nouveau champ d’action. Le fait pour le malade du SIDA, détenteur d’un savoir nié sur sa propre maladie, de remettre en cause
la place qui lui est assignée dans sa relation avec le médecin, porteur, lui, de toute une expertise, entraîne toute une série de conséquences inédites pour leur relation.
Trois membres d’Act Up-Paris devaient être présents à ce moment à Bruxelles mais seul Stany Grelet, par ailleurs rédacteur à la revue française Vacarme, a pu venir.
La revue Alice, tout comme la revue Vacarme, dont Didier Muguet et Patrick Dieuaide étaient rédacteurs, développait des réflexions sur l’irruption de ces pratiques
minoritaires, notamment dans les répercussions qu’entraînent le mouvement contemporain des enclosures sur ces usages.
Le développement d’Internet a vu émerger sur la scène publique des groupements d’usagers du net qui, d’une part, contestent son enclosure et, de l’autre,
construisent en réseau une autre manière d’utiliser et de produire les équipements informatiques. Samizdat.Net, dont Aris Papathéodorou est l’un des membres
fondateurs, est un collectif français qui s’est développé dans le cadre de cette dynamique des logiciels libres.
Les coopératives Longo Maï en France et celle du Hayon en Belgique questionnent toutes deux le rapport du paysan à la terre à l’heure d’une agriculture industrielle
toute puissante et, de ce fait, sont amenées à inventer ou redécouvrir, dans leur travail, des savoir-faire parfois oubliés.
Isabelle Stengers est quant à elle professeur à L’ULB. Elle consacre l’essentiel de son enseignement à la philosophie des sciences et s’interroge dans ce cadre
universitaire mais aussi au contact de divers groupes en mouvement sur la question du statut des savoirs, de leur construction et de leur portée pratique.
Les autres participants à ce séminaire, membres de collectifs bruxellois et liégeois, comme Acteurs de l’Ombre, le Collectif contre les expulsions, les usagers
du CPAS5 , mettent en avant dans les domaines du théâtre, de l’immigration et des administrations sociales, entre autres , de nouvelles manières de problématiser
ces trois dimensions des usages que sont les enclosures, les équipements collectifs et les savoirs qui en émergent .
la question méthodologique  
La construction de ce séminaire se basait sur une conception formative que nous ne voulions pas construite autour
d’exposés ex cathedra, ni de présentations exhaustives de pratiques. Nous aspirions à expérimenter un nouveau dispositif
formatif centré sur une production et une élucidation collective de problèmes.
Ce choix, nous nous en rendions compte, était périlleux, compliqué à fabriquer. On ne décrète pas “ maintenant, il faut penser »,…
ensemble qui plus est ! On peut en revanche susciter ou rendre possible cette exigence de pensée collective en portant le regard sur
les conditions mêmes de cette création. C’est à dire être d’une part attentif à l’ambiance afin que s’installe une forme de confiance
mutuelle qui permette d'éviter la dénonciation et la justification. D’autre part, fabriquer l’un ou l’autre
dispositif pouvant aider le groupe dans son travail.
Les extraits qui suivent sont tirés d’un texte envoyé aux participants. Il explicite la méthode que nous voulions
adopter lors du séminaire et les rôles qui y seraient tenus.
Quelques précisions sur le déroulement
et la méthode du séminaire
Cette rencontre sur les usages est un défi  : mettre en présence des pratiques hétérogènes et tenter de produire à
partir de chacune des positions singulières un savoir composite ou plus exactement hybride, en formulant l’hypothèse
que celui-ci peut devenir une force pour nos luttes présentes et à venir.
(…)
On parlera de rencontre si chaque groupe ou participant présent effectue un mouvement particulier. Celui-ci peut s’envisager
comme un jeu de position entre, d’une part, l’affirmation de sa singularité, de son expérience propre et, d’autre part, la capacité
de s’en dégager un tant soi peu. C’est au creux de ce mouvement que pourra s’ouvrir et se construire un espace de problématisation
et d’appropriation collective. Ce qui est loin d’être gagné d’avance.
Ce défi particulier ne pourra être relevé en dehors de tout processus composant au minimum une exigence et une durée. Il nous semble
opportun de construire cet espace - temps de rencontre sous le signe d’un début d’expérimentation collective dans le domaine.
A cette fin, nous avançons quelques propositions de dispositifs dont le but est de rendre possible cette expérimentation.
(…)
quelques positions et dispositifs
L’expérimentation nécessite de fabriquer ou de construire des positions et de faire circuler
des objets pouvant servir le groupe ou être repris par lui.
Première position  : “ les faiseurs de problèmes ”. Deux personnes, Jérémie de Paris et Marco de Liége, auront pour fonction
d’être en retrait par rapport au groupe. Leur travail spécifique sera centré sur une écoute attentive de ce qui se dit et d’intervenir,
le cas échant, pour reformuler un problème, pour réouvrir une question trop vite évincée, ou oubliée. Leur travail est donc de faciliter
la production du groupe.
Deuxième position “ les synthétiseurs ”. Ils auront pour fonction d’être la mémoire du groupe. Leurs interventions, qui par ailleurs
peuvent être sollicitées à n’importe quel moment par le groupe, se feront surtout lors des débuts et des fins de discussions.
La troisième position sera assumée par un ou plusieurs “ animateurs ”. Leur fonction est d’ouvrir et de fermer les séances et,
si nécessaire, de distribuer la parole. Mais ils ont aussi dans leurs prérogatives d’être les garants de l’esprit de la rencontre.
Il est clair que si des emmerdeurs ou des polémistes à 5 francs cinquante viennent faire chier le peuple, c’est aux “animateurs ” d’ intervenir en premier lieu.
Nous avons également prévu deux autres petits dispositifs.
Le premier consistera en une sorte de “ boîte à idées/outils ou à propositions ”. Une proposition est un énoncé construit par nous
ou prélevé dans des livres, dans des films,…. Chaque invité peut apporter une ou plusieurs propositions. Le critère est que celles-ci
puissent aider le groupe quand il décide de s’en servir, de puiser dans cette petite boîte.
Le deuxième dispositif touche quant à lui à l’organisation même des journées. Nous l’appellerons, faute de mieux, “ moments de pas de côté ”.
Ces moments, qui scanderont les débuts et fin de séance, auront deux fonctions précises. D’une part, une fonction d’analyse du processus même
du séminaire avec, le cas échéant, modification du dispositif global. D’autre part, une fonction de programmation des thèmes et problèmes à travailler.
Les positions énumérées ci-dessus seront, durant cette période, désactivées
GREFA, 3 mai 2002
petit récapitulatif  
Samedi  : 10h à 13h  : les enclosures
13h à 14h 15  : repas
14h15- 15h30  : les équipements collectifs
Pause
15h50 à 17 h15  : les savoirs
17h20 à 18h  : “ pas de côté ”
Dimanche  : 11h à 13h  : “ pas de côté ”, synthèses, lancement des axes de travail.
13h à 14h15  : repas
14h 15 à 15h 30 : poursuites
15h 30 à 16 h30  : conclusions et perspectives
Le GReFA, 3 mai 2002
Samedi 11 mai
David :
Bienvenue à tous. Je commencerai par une petite présentation rapide des personnes aujourd’hui présentes, j’énumérerai ensuite
les différentes attributions que nous avons mises en place en vue de faciliter le séminaire et enfin, j’en viendrai petit à petit
à l’objet même du séminaire. Je passerai ensuite la parole à Mouss qui introduira la question des enclosures.
Pour commencer par les étrangers, ceux venant de plus loin sont ceux de Longo  : Marie-Pascale, Hervé, Julia. Adrien, hybride entre Longo Maï
et Le Hayon et Marc du Hayon. Aris de Samizdat et Stany de Vacarme ou de Act up (ou les deux…). Didier Muguet et Patrick Dieuaide qui sont
dans le quartier, ils vont arriver d’ici peu. Isabelle en face de moi (Linkebeek)... Nos amis liégeois à côté de moi et juste derrière Nicolas
qui vient aussi de Longo mais qui est régulièrement à Bruxelles. Une québécoise aussi…
On a mis en place quelques petites attributions dans l’optique d’essayer de faciliter cette rencontre. Cette rencontre, du point de vue de la méthodologie,
se passera d’exposés ex-cathedra. Il s’agira de se démerder ensemble pour produire quelque chose qui ne soit pas complètement débile.
Ce n’est donc pas gagné d’avance et ça dépend un peu de nous. On a imaginé quelques balises thématiques : les enclosures,
les équipements collectifs et la question des savoirs, pour cette journée-ci en tous cas.
Afin d’éviter que les paroles ne partent trop à la dérive ou se perdent dans des digressions infinies, on s’est donné quelques petites
possibilités d’aide. Celles-ci se composent comme suit :
on a demandé à deux personnes,
Marco de Liège et Jérémie de Paris, de nous aider dans la production du groupe. Cette aide ne sera opérante
qu’à partir du moment où quelque chose se passe. Ce qu’on leur à demandé, et qu’ils ont accepté, c’est d’être dans une position d’écoute
attentive à ce qui se dit et d’intervenir sur le mode, par exemple, de : « il y a quelque chose qui a été énoncé par quelqu’un et qui a
trop vite disparu dans la discussion parce qu’on est passé à autre chose ». A eux de juger et d’intervenir en disant « bon là, il y a
quelque chose qui me semble intéressant et sur lequel il s’agirait de revenir ». Autre exemple : si à un moment donné, on sent qu’il
y a un problème sur lequel on arrive pas vraiment à aller plus loin, ils pourraient nous aider peut-être à l’éclaircir ou à l’élucider
en opérant un petit décalage. C’est un position un peu particulière qui sera levée aux moments qu’on a appelé les « pas de côté ».
On entend par « pas de côté » le fait de faire un petit retour sur ce qui s’est passé au cours de la journée, que ça soit sur le contenu
ou sur la manière dont ça s’est passé, le processus. Moment durant lequel également on envisagera de construire, à partir de ce qui
a été dégagé aujourd’hui, le programme de demain. Lors de ces « pas de côté », Marco et Jérémie, en tous cas formellement, n’auront
plus cette position d’ « extérieurs », mais seront partenaires, au cœur de l’assemblée. Ca c’est pour le pas de côté de fin de journée.
Nous en avons également imaginé un vers 14h30 pour voir comment on aborde l’après-midi.
A côté de ça, on a Serge et Mouss, deux synthétisateurs, pas au sens d’une restitution intégrale mais surtout au sens de fil au niveau des
idées. Pour la restitution, il y a la machine qui fait le travail pour nous. Mouss et Serge seront donc un peu notre mémoire que l’on pourra
convoquer à différents moments.
Il reste Thierry et moi comme animateurs qui avons pour fonction de ne pas être trop cadenassés là-dedans, c’est-à-dire juste d’être les MC,
de commencer, de clôturer, d’être attentifs à l’heure, d’intervenir au cas où il y aurait des formes de polémiques pas très intéressantes,
par exemple sur la date exacte de la naissance du capitalisme si jamais on arrive à ce débat-là.
A propos du déroulement de cette journée : suite à une rencontre avec Isabelle il y a une quinzaine de jours, on s’est dit qu’on entamerait
le débat sur la question des enclosures pour situer le débat directement dans un caractère politique, d’ouvrir ce thème que Mouss va essayer
d’introduire et puis de partir sur les deux autres thèmes qui sont les équipements collectifs, les types de relations qui peuvent se nouer à
l’intérieur de ça, les types d’appropriation ou les types de mouvements de lutte régulièrement en prise avec ces équipements.
On y verra déjà peut-être un peu plus clair vers 13h. On terminera sur la question des savoirs.
Enfin, pour préciser les objectifs de ces deux jours : il s’agit d’essayer, à partir des groupes en présence, de construire quelque chose qui pourrait
faire culture ou commun
en évitant un certain nombre de pièges. Par exemple la recherche d’un programme. On est pas ici pour former un parti politique
et se présenter. On a pas un objectif de programme, de coagulation d’intérêts quelconques ni d’homogénéiser toutes les particularités ou
les singularités qui font la richesse de chaque groupe, sous prétexte qu’il faudrait chercher culture. Il ne s’agira pas non plus de tomber
dans une forme de consensualité où il faudrait s’accorder parce que on est bien ensemble, et gommer les aspects de différence. Un deuxième type
d’objectif, c’est de voir ce qu’il y a moyen de construire ici autour d’un point de vue qui est celui des minoritaires. Donc un point de vue qui,
et là on rentre directement dans la question de l’usage, s’invente par nécessité ou se crée par désir, par volonté de sortir d’une situation
d’enfermement ou d’ouvrir d’autres possibilités. Ce regard-là, c’est aussi un des points de vue qui nous intéresse et qu’on aimerait bien essayer
de construire ensemble. Essayer d’y voir un peu plus clair pour se donner aussi, après ces deux jours, quelques armes supplémentaires, quelques
notions, quelques idées qui peuvent nous aider chacun et chacune dans nos combats, dans nos luttes respectives.
Mouss :
Très rapidement, la question des enclosures renvoie à un événement de l’histoire occidentale
un peu singulier qui a consisté, entre le XVIième et le XVIIIème siècle, en une refonte du système
de droit de propriété. Ce mouvement a commencé en Angleterre. Le mot « enclosure » renvoie très
concrètement au fait de mettre des enclos, des barrières, là où avant il n’y en avait pas.
Dans cette histoire un élément nous interpelle directement : au moment où intervient cet événement, cela
signifie également quelque chose du point de vue de l’usage. L’enclosure opère en effet une véritable destruction
de tout un système d’usages, à la campagne, qui va reconfigurer le rapport à la terre et au commun. Avant le système
d’enclosures, les paysans, les travailleurs agricoles disposaient de toute une série de droits d’usage qui consistaient
entre autres dans le glanage, le fait de pouvoir ramasser le bois, de pouvoir faire paître les bêtes sur des communaux, etc…
Il y a donc véritablement toute une gestion commune de la terre, du village qui se voit complètement détruite. Ce moment-là marque
donc une véritable destruction d’un droit d’usage, d’une communauté et, dans cette mesure, ce qu’on aimerait travailler ce matin,
c’est ce rapport à la fois de destruction de l’usage mais également de recomposition à partir d’une nouvelle figure de propriété.
Si nous avons choisi comme point d’entrée ce phénomène de clôture, de fermeture de l’espace et d’accès conditionné
c’est parce que, nous semble-t-il, ce mouvement historique de constitution d’un nouveau régime de propriété qui s’instaure originellement
à la campagne, on le retrouve aujourd’hui à travers toute une série de problèmes, de champs de savoirs et de pratiques, tels que les
logiciels libres, les conflits et débats autour des accords TRIPS, autour des questions liées aux médicaments génériques,
ou aux OGM. C’est également un problème qui nous permet d’aborder la question des services publics, de leur privatisation et des formes
de propriété étatique.
Vincent :
On avait envie de partir de la question des enclosures parce que, comme vient de le dire Mouss, à partir du moment où un nouveau type
de distinction intervient dans la question de « qui peut quoi ? », c’est à la fois un nouveau régime de droits qui se met en place, un nouveau
type d’économie et un nouveau type de rapports sociaux où les rôles se redistribuent autrement. Cela, pour nous, c’est quelque chose qui about
it
peut-être à sa phase ultime, avec la question des OGM et de Terminator, mais qui joue aussi dans d’autres champs. C’est pour cela qu’on avait
envie de commencer le séminaire par les enclosures.
Isabelle :
J’ai proposé de commencer par là parce qu’il me semble que c’est là que la notion d’usager peut prendre son
importance, l’importance qu’elle a puisque les revendications des usagers communiquent désormais avec une pensée politique. Pour moi la question
des enclosures est celle de la destruction d’une multiplicité d' usages articulée autour de quelque chose de commun. En Angleterre et dans les milieux paysans,
tout lieu “ commun ” avait une multiplicité d’usages et les usages se pensaient à partir de cette multiplicité qui s’articulait. C’est là que, me semble-t-il,
l’usager peut devenir politiquement intéressant au sens où, à ce moment-là, tout type d’usage est minoritaire parce qu’il doit composer avec d’autres types
d’usages. Donc pour moi, ça fait une pensée politique qui éventuellement rompt avec l’idée d’une revendication en bloc homogène et noue avec l’idée d’une
articulation entre usagers hétérogènes. La question des usagers pourrait se poser à partir d’une hétérogénéité d’usages qui trouve sa force en s’articulant.
Vincent :
Pour aller dans le sens de ce que vient de dire Isabelle, on n’a peut-être pas tellement affaire, avec le mouvement des enclosures,
à l’apparition d’une division du travail qu’à une fin des chevauchements.
Le fait que le rôle de chacun devienne unique constitue un nouveau type de division du travail.
Marie-Pierre :
Si on fait référence aux usages pour parler d’un rapport aux biens antérieur à la propriété privée (c’est là le sens des enclosures),
alors ils supposent un rapport commun aux biens. Dans ce cas, les usages pourraient faire appel à une nostalgie, à un souvenir d’usages partagés…
Il me semble au contraire que dans l’approche du CST, on trouve plutôt la notion d’usage dans le sens d’une réappropriation à côté ou en marge
d’un type de propriété privée voire publique. Cela me semble plus porteur.
Aris : J’irais peut-être dans le même sens. On pourrait interroger l'usage tel qu'il est défini aujourd’hui.
Pourquoi l’usage, tel qu’il est socialement défini, participe-t-il de l’enclosure ? Pourquoi le CST, par exemple, ou Act Up que je connais un peu aussi,
participent aussi à la redéfinition de la notion même d’usage ? C’est une tentative de formulation d’un usage qui n’est pas celle de l’usager au sens
le plus passif ou le moins participatif, tel qu’il est voulu par exemple sur les différents terrains spécifiques sur lesquels vous intervenez.
On pourrait appliquer tout à fait la même chose - et là je suis un peu plus compétent à propos de l’usage des logiciels .
Effectivement, à partir du moment où on commence à interroger ce qu’est l’usage et de quoi est dépossédé l’usager, on ne peut plus seulement
revendiquer une simple série de droits qui ne remettraient pas en cause l’usage tel qu’il est défini de façon dominante. On est obligé à ce moment-là
de réfléchir à une redéfinition. Non plus à une définition alternative pour aller dans le sens d'Isabelle, mais peut-être à une définition d'un usager qui
est un usager multiple, qui aura des besoins, des pratiques, des exigences et donc peut-être des droits différenciés en fonction de ce qu'il a envie.
Parce que l'enclosure n'est pas, si on la renvoie à la question de l'usage, un phénomène seulement extérieur, dans une schématique traditionnelle, dans une
dépossession qui vient exclusivement de l’extérieur. La définition même de l’usage, dans tout ce qui touche à la
santé ça semble évident. On pourrait rappeler qu’une des premières contestations sur ce terrain-là, c’est l’expérience du SPK allemand dans les années 70 .6
Le slogan du SPK était : “ Faisons de la maladie une arme ”. C’est symptomatique, me semble-t-il, de ce renversement au sein même de la définition de l'usage.
En d'autres termes (pour reprendre la thématique du SPK) ne pas seulement revendiquer de meilleurs soins mais redéfinir aussi le rapport malade/médecin,
les procédures de thérapies, le statut social lui-même du malade, etc.
Vincent :
Tu peux peut-être préciser ce qu’est le SPK…
Aris :
C’était un groupe de malades mais j’ai un doute si c’était psychiatrique ou si c’était plus large.
C’était le premier collectif de malades qui tentait de sortir de la vision passive de ce qu’est le malade,
sans pour autant nier la maladie. C’est ce qu’on peut retrouver aussi chez Act Up : pousser le malade à
s’approprier un minimum de connaissances sur sa maladie pour, quand il est face au pouvoir médical,
fut-il bienveillant, ne pas être dépossédé de toute part de décision. A partir du moment où on pose ça,
on modifie ce qui allait être le concept-même d’usager d’un service médical. Si on renvoie l'usage au
service public, ça veut dire qu’on ne peut plus se contenter d’une réponse qui renverrait uniquement
à une appartenance à l’Etat. Du coup, on introduit la notion de qualité et celle de participation de l’usager.
Je m’éloigne peut être un peu. Mon propos de départ était de voir comment, pour revenir à la question des enclosures,
définir un autre usage, d’autres profils d’usagers.
Isabelle :
Par rapport à “ est-ce que les enclosures, c’est nostalgique du passé ? ”, ou pas, je dirais que la question de la réappropriation
est effectivement la question à l’ordre du jour, mais, me semble-t-il, elle peut prendre deux directions différentes.
Ou bien on se réapproprie simplement contre quelqu’un ou quelque chose qui a exproprié, et dès lors que ce quelque
chose est vaincu tout est censé aller bien. Platement, c’est un peu une théorie de l’aliénation au sens où la suppression
de l’aliénation reproduit la bonne situation, ou en tout cas la situation normale. Ou bien la lutte contre ce qui est effectivement
exproprié doit prendre en compte les dégâts qui ont été commis et qui ne sont pas seulement de l’aliénation mais de la destruction.
C’est à dire qu’on n’a pas seulement été séparé de nous-mêmes, comme si le nous-même était bien défini, mais on a été inhibé dans la pensée.
La question de la réappropriation, dans cette direction là, est donc inséparable de pratiques autonomes par rapport à ce contre quoi on doit lutter.
Une pensée de “ ok, mais comment on fait entre usages multiples, pour refabriquer un terrain commun qui a été détruit ?
” On n’est pas simplement séparé de soi-même, on a été séparé de possibilités de pensées concrètes. Et ça, ça se reconstruit,
ça ne se récupère pas comme si quelqu’un vous l’interdisait au même titre qu’un pot de confiture. C’est un peu ça pour moi
le point de ces usages multiples, autour de ce dont il y a usage : cela doit se reconstituer comme réseau et comme articulation
de manière inséparable par rapport à la lutte contre l’expropriation.
Marie-Pierre :
Historiquement, le temps des enclosures correspond à la privatisation des terres. Par cette référence au privé, on indique que
l’autre est empêché de jouir d’un bien. Ne faut-il pas réserver dès lors la notion d’usage à ce qui est commun, à ce dont on jouit ensemble ?
Toi Isabelle, tu dis aller par delà l’aliénation, mais c’est précisément le défi de dire “ quels sont les indices que j’ai de dépasser la séparation de moi-même ?
” Est-ce qu’il faut postuler un savoir déjà là et qui aurait été conservé par delà les processus d’aliénation? Ou est-ce que ce n’est pas justement dans la mise
en commun qu’on pourrait se réapproprier des usages ? A cet égard, la question de l’usage, dans le cas de la santé, implique-t-elle d’aller contre les pratiques
de la médecine, de la pharmaceutique, des savoirs d’experts, ensemble ou individuellement ? Comment se présente le rapport individu / collectif dans cette
réappropriation des usages ?
Stany :
Je peux peut-être dire deux mots sur l’expérience d’Act Up. Je resterai modeste, n’étant pas moi-même séropositif. Si les malades du sida sont des usagers,
je crois qu’ils le sont dans le sens le plus trivial, le plus prosaïque : ils sont des usagers de médicaments, pour ceux qui y ont accès en tout cas.
Or, depuis cette pratique-là, on voit bien le problème que la « propriété » pose à « l’usager », et celui qu’il lui pose en retour. Etre usager d’un médicament,
individuellement ou collectivement, c’est se retrouver dans une position paradoxale, voire contradictoire, en tout cas tordue, par rapport à la bonne vieille
question de la propriété.
Quand on observe un peu les mouvements de lutte contre le sida, on a bien, d’un côté, tout un effort de réappropriation, une revendication qui est de cet ordre.
Mais il faut tout de suite ajouter que cet effort porte principalement sur le terrain du savoir, c’est à dire autour de la marchandise dont on est consommateur,
davantage que sur la marchandise elle-même : la lutte contre le sida est pour une large part un empowerment, une production collective de savoir, qui est d’abord
l’apprentissage des savoirs officiels. L’usager de médicaments doit donc se réapproprier un certain nombre de savoirs qui lui étaient extérieurs, et qui étaient
le monopole d’experts. Mais de l’autre côté, il n’a aucun désir de propriété sur le produit lui-même. Il me semble que le paradoxe de l’usager, c’est celui là,
en tout cas tel qu’on peut le voir à partir d’un mouvement de lutte contre le sida comme Act Up. D’un côté, l’usager revendique avec une certaine arrogance une
forme de propriété sur son expérience, en refusant à quiconque le droit de s’en arroger le monopole : « Nous sommes les experts » disent les malades d’Act Up.
De l’autre, il y a une forme d’indifférence à la production du médicament. C’est ce qui fait la différence entre l’usager et d’autres figures politiques antérieures,
par exemple celle de l’ouvrier : la question de la propriété des moyens de production est totalement indifférente au malade du sida. J’exagère, bien sûr :
les malades cherchent à intervenir sur les modes de production des médicaments, mais d’une manière qui n’a rien à voir avec celle de la reconquête des moyens de production.
Ils posent des questions plus prosaïques : il faut que les médicaments soient accessibles à tous, qu’ils ne soient pas trop pourris, qu’ils n’aient pas trop d’effets
secondaires, qu’ils ne soient pas trop chers (et encore : la question du prix ne se pose que quand il n’y a pas de couverture sociale, comme aux Etats-Unis ou en Afrique ;
en France par exemple, il n’y a pas de revendication véritable sur le prix du médicament). Ce qui permet de pointer un paradoxe : est-ce que l’usager est dans une logique
de réappropriation, ou est-ce qu'au contraire, il accepte une forme de dépossession ?
C’est ce qui fait l’intérêt de cette figure, c’est ce qui en fait le problème.
D’autant que, par rapport à ce que disait Aris, c’est vrai qu’il y a de l’enclosure dans l’usage lui-même. C’est à dire que se dire usager de quelque chose, c’est accepter
d’emblée une forme d’extériorité par rapport à ce dont on fait usage. C’est vrai des médicaments : un médicament, c’est à prendre ou à laisser. Il n’y a pas d’auto-production
alternative en matière de médicament, jusqu’à preuve du contraire. Les usagers de médicaments acceptent donc d’emblée une forme d’extériorité de ce dont ils usent.
Ce qui se réapproprie, ce n’est pas exactement ce dont on fait usage : c’est le savoir que nécessite cet usage, ce qui n’est pas exactement la même chose.
D’emblée, l’usager triche avec la question de la propriété. D’une certaine manière, il la liquide. Hypothèse donc : la question de l’usage liquide celle de la propriété.
Isabelle :
Dans le cas des enclosures, il y avait des propriétaires. Ce qui est venu avec les enclosures, c’est : le droit de propriété est aussi
le droit d’abuser.
Il me semble que même si on ne conteste pas la propriété dans la production des médicaments, la lutte peut aussi se porter sur le droit des industries pharmaceutiques
à abuser.
Donc il y a une séparation active entre la propriété et le droit d’abuser.
Aris :
C’est aussi parce que la part de propriété qu’il y a dans le médicament n’est pas sur le produit physique, matériel, mais dans ce qu'il contient de savoir.
C’est le cas de la question des génériques par exemple. La vraie propriété sur les médicaments se situe dans son brevet, dans l'abus d'une position de monopole.
Cette appropriation privée va poser clairement problème avec l’histoire du génome. Ceux qui se seront appropriés des séquences, parce qu’ils ont financé la recherche,
seront en position d’abuser, de détenir en exclusivité cette séquence qui permet de produire un médicament.
Marie-Pierre :
Entre parenthèses, abuser vient d’ab-usus, qui signifie « contre l’usage ». C’est vraiment contre le sens commun.
La notion de propriété s’oppose à celle d’usage.
L’enclosure, moment historique qui fait coïncider dans les faits droit de propriété et droit d’abuser, s’impose à nous sous
la forme de l’expropriation et de la destruction consécutive de la multiplicité des usages qui donnaient au commun sa consistance.
Une des manières de résister à ces phénomènes d’enclosures qui s’appliquent aujourd’hui à différents domaines de l’activité humaine passerait
par la réappropriation. Mais sur quoi porte exactement cette réappropriation ? Du point de vue de la lutte contre le sida, elle porte principalement
et avant tout sur la question des savoirs.
La discussion glisse imperceptiblement sur la question de la propriété intellectuelle. Question brûlante, puisqu’elle touche directement aux pratiques
et aux luttes en présence : logiciels libres, accès aux médicaments, modifications génétiques.
Si le conflit qui opposent des états comme l’Inde ou le Brésil à l’OMC nous permet d’entrevoir les enjeux globaux en terme de conquête de marché,
de rapports nord/sud liés à la production de génériques, il nous amène également à la question pratique de « qui s’est mobilisé pour quoi ? »
Question qui nous invite à orienter notre regard sur la matérialité des luttes, en s’intéressant aux objets autour desquels elles se construisent
et aux terrains sur lesquels elles se déploient. Elle nous indique que le savoir comme la politique relèvent avant tout d’une question de perception.
Kobe :
La propriété intellectuelle, ça regroupe les brevets, les marques, les droits d’auteur et les droits de la publicité. Le domaine de
la propriété intellectuelle est donc assez large. Les droits de la propriété intellectuelle se basent sur la distinction nature - culture.
Les droits d’auteur reposent sur l’idée romantique d’un génie qui serait à la base des arts mais aussi de l’écriture.
Pour revenir aux médicaments, un produit naturel utilisé comme médicament, ça ne se développe pas, justement parce qu’il n’y a personne qui
veut investir dans cette recherche .
Ce que les industries pharmaceutiques font, c’est utiliser des dérivés des produits naturels parce que ça ils peuvent se l’approprier. En effet,
les propriétés intellectuelles demandent qu’il y ait un élément de culture, de civilisation, et qu’il n’y ait pas seulement la nature.
Il faut qu’il y ait une part d’opération ou de connaissance humaine qui ajoute quelque chose. Et c’est par ce biais que l’on peut s’approprier
un élément de nature et faire tourner tout le système des brevets qui génère énormément d’argent. L’intérêt pour les firmes est de placer la recherche dans ce contexte là.
Le Prosac est devenu générique parce que le brevet était parvenu à son terme. La compagnie a alors apporté une petite modification, changé le nom et déposé un brevet sur
ce médicament légèrement modifié.
Isabelle :
Mais quelqu’un d’autre pourrait faire l’ancien Prosac ?
Kobe :
Oui, puisque entre-temps le Prosac est tombé dans le domaine public.
La compagnie a alors inventé un « nouveau médicament », en apportant un petit changement au Prosac.
Ce n’est pas vraiment un nouveau médicament, mais elle peut à nouveau gagner beaucoup d’argent dans la mesure où ce nouveau médicament ne peut
pas être produit génériquement.
Isabelle :
C’est là qu’on voit bien l’intérêt de l’articulation entre hétérogènes parce que face à ça, si c’est vraiment insignifiant, le contre-pouvoir
c’est le savoir des médecins et celui des patients, des savoirs qui sont capables d’évaluer si la modification a pour premier intérêt le brevet ou
si on a maintenant le choix entre deux produits vraiment différents.
Aris :
Il y a des pays qui ont décidé de produire des génériques pour combattre le sida. C’était une lutte de pouvoir entre les grandes
entreprises pharmaceutiques qui ont tout intérêt à préserver le monopole de leur production. Il y a les brevets sur les molécules
et il y a leur intérêt à vendre des combinaisons de médicaments, etc. C’est vrai que par rapport à l’usager, au malade,
on sent que cette dimension lui échappe d’une certaine façon. Le médecin, lui, peut faire valoir un certain savoir empirique,
puisqu’il y a des associations de malades qui les informent sur des tri thérapies. Le malade peut dire au médecin : telle combinaison
me pose tel problème, etc. Quant à évaluer s’il est possible ou nécessaire de produire ces médicaments, ça renvoie à un autre niveau,
dont il n'a pas forcément la maîtrise. Effectivement, il y a des états qui se sont affrontés aux trusts pharmaceutiques, mais c’est
un niveau d’expertise différent que celui du malade. Il y a en fait une multiplicité de niveaux d’expertise.
L’Inde et le Brésil, par exemple, sont confrontés à une épidémie importante et ils étaient d’une certaine façon coincés. Ils ont alors pris
la décision de produire des génériques pour échapper à un système d’enclosures sur le marché mondial des médicaments.
Isabelle :
Et comment ça se passe du point de vue de la production des molécules?
Aris :
Ils ont pris des recettes de production de médicaments en libre accès, ils ont construit des usines et produit des boîtes de génériques !
Kobe :
Ce que j’ai compris, c’est que l’Etat brésilien a dit : « on va produire génériquement », et que l’industrie a réagi en disant : « dis-nous à combien tu vas vendre
le médicament, et nous on descend notre prix ». Le résultat, c’est que finalement l’état ne produit pas, mais bien l’industrie.
Ils ont seulement descendu leur prix, mais ils gardent le monopole de la connaissance.
Aris :
Une des conclusions de l’accord, c’est que les trusts pharmaceutiques étaient prêts à fournir à des prix très bas leurs médicaments pour éviter que leur contrôle sur
la santé mondiale soit remis en cause. C’était vraiment un enjeu géopolitique.
Stany :
Y a-t'il des producteurs en Asie ?
Aris :
En fait l’embrouille avec l’Inde est partie de là : l’Inde a commencé à produire des génériques sans rien demander à personne et, à un moment donné,
d’autres pays ont commencé à demander la même chose. Du coup, des produits presque équivalents aux originaux apparaissent sur le marché, mais ils coûtent
beaucoup moins cher. Pour les pays qui n’ont pas les moyens de mener une politique de santé publique en payant le prix fort pour les médicaments, c’était
une aubaine. Il commençait donc à y avoir une demande internationale pour la production de génériques. Au milieu de tout ça, l’Inde a réussi à échapper
aux sanctions internationales. Le Brésil a fait la même chose et il s’est attiré les foudres du pouvoir global
- en l’occurrence l’OMS - parce que le phénomène
commençait à avoir une ampleur qui dépassait le cas d’un seul pays qui faisait ça dans son coin. Cela risquait de donner des idées à d'autres.
C’est vrai que le problème se situe au niveau d’une politique d’état, d’une politique publique. Il y a un certain nombre d’états qui s’accommodent
de ne pas avoir de politique par rapport aux malades du sida et qui se contentent d’acheter très peu aux trusts. Et il y a eu deux ou trois états qui
ont décidé d’outrepasser la règle.
Stany : C’est intéressant de voir qui s’est mobilisé pour quoi. La mobilisation contre les accords TRIPS ou pour
l’amélioration de ces accords,
c’est à dire pour permettre d’une part de casser le monopole des brevets, et d’ouvrir un droit de production, d’autre part d’ouvrir
un droit d’importation...
David :
C’est quoi au juste les accords TRIPS ?
Stany :
Ce sont les accords internationaux qui régissent la propriété intellectuelle. Sur ce front, il y a deux enjeux. D’une part, le monopole des brevets :
est-ce que oui ou non d’autres producteurs que ceux qui possèdent les brevets en l’occurrence, les firmes pharmaceutiques du Nord peuvent produire des
médicaments génériques ? D’autre part, ce qu’on appelle les « importations parallèles » : est-ce que oui ou non des Etats qui n’ont pas les moyens de produire
des génériques peuvent en acheter ? Or les groupes qui se sont mobilisés sur ce front-là, ce sont des ONG traditionnelles, déterritorialisées et/ou à forte
expertise juridique : des associations médicales internationales (MSF, notamment), des associations de consommateurs américaines dans le sillage de celles qui
se sont crées dans les années 70 (comme le Consumer Project, fondé par Ralph Nader) et, mais assez marginalement, des associations de malades. Act Up est
intervenu sur cette scène, mais pas avec ses modes d’action habituels : plutôt par un travail de lobbying international qui a peu à voir avec l’activisme et
l’auto-organisation constitutifs de l’association.
Quant aux usagers à proprement parler, lorsqu’ils se mobilisent, c’est d’une autre manière et sur d’autres terrains plus locaux. On peut parler d’une mobilisation
d’usagers pour l’accès aux médicaments en Afrique du Sud, par exemple. Je pense à TAC (Treatment Action Campaign), un conglomérat d’associations qui mène campagne
contre les firmes du Nord et contre leur Etat, pour lever les barrières commerciales et idéologiques à la distribution d’antirétroviraux. Ce qui n’est pas exactement
la même chose qu’un lobbying pour la modification des règles de la propriété intellectuelle.
Il y a donc deux niveaux assez distincts d’intervention politique qui, en réalité, ne s’articulent que très imparfaitement. En gros, sur le front des médicaments génériques,
on a d’un côté les ONG blanches, riches et expertes, pour ce qui est de la revendication d’un droit de propriété ; de l’autre des associations de malades auto-organisés,
pour ce qui est de la revendication d’un droit d’usage.
Isabelle :
Mais qui correspond à une singularité de l’Afrique du Sud…
Stany :
Absolument. Même si ça ne se limite pas à l’Afrique du Sud : il y a un début d’auto-organisation des malades du sida dans d’autres pays africains.
Mais quoi qu’il en soit, je rejoins le souci inaugural de David et Mouss. Quand nous cherchons à identifier des mobilisations d’usagers, quand nous parlons de
revendication d’un droit d’usage, ou de contestation d’un droit d’abus, il faut aussi que nous apprenions à distinguer les fronts, les modes d’intervention,
les formes d’organisation, etc.. A cet égard, j’ai sans doute eu tort tout à l’heure de parler au singulier de l’usager de médicament.
Thierry :
Pour bien comprendre la distinction que tu fais : la réaction de l’Inde et du Brésil, ça démarre aussi sur une question d’accès. Les médicaments sont hors de prix,
et si ces pays veulent mener une politique de santé avec des médicaments hors prix, ça leur coûterait cher. Donc c’est dans une stratégie visant à mettre la pression
pour faire baisser les conditions d’accès : réussir à avoir des médicaments des industries pharmaceutiques avec un prix abaissé. L’autre possibilité consiste à dire :
puisque l’accès est trop coûteux, on investit dans l’auto-production du produit. Est-ce là la distinction que tu fais ? Dans les deux cas la question centrale demeure :
comment briser l’enclosure, permettre un accès ? C’est deux stratégies : l’une qui essaye d’abaisser les conditions d’accès, l’autre qui dit : on se passe de ça et on
auto-produit ce dont on a besoin, et, ce faisant, il sera plus accessible. C’est une première remarque. Ma deuxième remarque : est-ce qu’il est audacieux de dire que
lorsqu’un Etat réagit comme ça, il réagit en tant que client qui passe à un statut d’usager ? « Notre rapport de client collectif, institutionnel à l’industrie ne nous
convient pas; on sort de ce rapport, pour rentrer dans un rapport d’auto-production collective ». A un autre niveau, on pourrait faire la comparaison entre un usager d’un
équipement collectif ou d’un produits, et l’Etat qui se définit à un moment donné comme usager auto-producteur de ce dont les citoyens ont besoin. Est-ce qu’il n’y a pas
une comparaison à faire ?
Stany :
Je suis d’accord avec les deux propositions que tu viens de faire. Mais le problème, justement, c’est le saut de niveau, et la différence des acteurs.
Il y a en effet deux stratégies distinctes : l’auto-production et la baisse des prix (ou, ce qui revient au même, la subvention à l’achat).
Or chacune de ces stratégies est le fait d’acteurs différents, qui interviennent sur des scènes particulières. L’auto-production, c’est une affaire de producteurs,
c’est-à-dire, ici, d’industriels ; la revendication de l’accès aux traitement, de la baisse des prix ou d'un subvention à l'achat, c'est un problème de consommateur, c'est à dire,
ici, de malades. En d'autres termes, quel usage faut-il faire de la notion d'usager? Est-ce qu'elle doit servir à tracer des ressemblances (entre des états et leurs administrés, entre des industries et leurs clients,
etc.), au risque de devenir un peu métaphorique? Est-ce que la notion d'usage au contraire, n'oblige pas à être attentif à la diversité (des pratiques, des acteurs,
des situations, etc.), quitte à ne plus oser la moindre généralisation ? On peut dire, après tout, que dans certaines situations les Etats se transforment en usagers
à leur tour. Mais est-ce que ça donne plus de force, intellectuellement et politiquement ? Concrètement, qu’est-ce qui va se passer quand l’Inde et le Brésil se comporteront
en producteurs classiques, ce qui ne va pas tarder ?
L’Inde et le Brésil ne donnent pas gratuitement leurs médicaments, ils les vendent. Certes les prix sont plus bas, ce qui obligent leurs concurrents menacés à aligner leurs
prix. Ce qui est une bonne chose. Mais il ne faut pas se faire d’illusion : les industriels indiens et brésiliens sont des capitalistes.
Je veux dire par-là que la pertinence de la notion d’usager, élargie ou restreinte, se juge sans doute en dernière instance sur les possibilités politiques qu’elle ouvre,
dans une situation donnée. Sur la scène des génériques, à quoi nous sert l’extension de la notion d’usager ? A tisser des alliances entre des groupes d’usagers auto-organisés
et des Etats ? Est-ce que ça veut dire que les usagers doivent soutenir ces producteurs industriels, pousser à ce qu’ils soient subventionnés ? Ou, au contraire, est-ce qu’il
va falloir reconstruire des fractures, des clivages ?
Marie-Pierre :
L’Inde et le Brésil sont avant tout de grands producteurs de médicaments. Ils sont à l’avant-garde de la production pharmaceutique.
Ce n’est donc pas simplement parce qu’ils sont particulièrement touchés par le sida, mais bien parce qu’ils ont les capacités de développer,
de voler en fait des secrets industriels pour fabriquer. J’ai lu que l’OMC avait décidé d’accorder à ces pays le droit de produire des
médicaments génériques mais qu’ils n’avaient pas le droit de les exporter. La question est donc réglée. Mais ce n’est pas le cas pour
les malades qui sont en Afrique.
Aris :
Il n'y a pas besoin d'être voyant pour comprendre que pour des états comme l’Inde ou le Brésil, c’était aussi une possibilité de faire irruption sur un marché qui
leur était jusqu'alors fermé. Bête règle du jeu capitaliste. Si tu prends les deux terrains, celui de la contestation des brevets et celui de l’auto-organisation des
malades, la question revient à savoir ce qu’ils permettent tout deux comme production d’une identité d’usager. Le terrain des brevets reste un terrain extrêmement
abstrait. Sur quoi peut-on s’auto-organiser concrètement par rapport à la question des brevets ? C’est aussi d’abord parce que c’est une question assez récente et
diffuse. Il y a eu quelques tentatives de réflexion commune sur cette question entre Act Up et les milieux du logiciel libre. On constate qu’il est extrêmement
difficile de trouver un langage commun ou des formes d'action communes. Mais le problème est surtout de savoir sur quoi et comment lutter dans le domaine des brevets :
des pétitions, un appel, des manifestations internationales ? C’est un terrain extrêmement impalpable.
Alors que dans le cas d’une personne qui est malade et à qui on ne donne pas accès à un traitement, ou qu’on enferme dans le rôle d’un usager totalement passif, il y a un terrain
immédiat de lutte, ne serait-ce que dans l’auto-organisation, dans le processus qui va l’amener à acquérir, par exemple, les savoirs nécessaires face au pouvoir médical. Au delà
du terrain de l’organisation, il y a une possibilité de produire une identité autonome d’usager autour d’une matérialité de lutte, de pratiques, de savoirs acquis.
Ma réticence à définir des états comme devenant usager, c’est que, peut être qu’à un moment donné les intérêts de certains états peuvent coïncider avec les intérêts de certains
usagers. C'est le cas dans le domaine de la production des logiciels où les intérêts de certaines entreprises peuvent à un moment être les mêmes que ceux des usagers, et servir
les usagers. La publicité actuelle d’IBM autour de Linux en est un exemple. Mais il est bien évident que la principale motivation d’IBM, c’est de régler un vieux compte avec
Microsoft et non de produire des gens qui vont être des utilisateurs différents de leur machine. Le résultat pratique, c’est qu'IBM injecte énormément de moyens pour aider le
logiciel libre contre un certain nombre de monopoles. Il y a donc bien une conjonction temporaire d’intérêts, mais elle est liée aux contradictions du marché. Le phénomène des
enclosures sur les savoirs génère des contradictions, y compris au sein des pouvoirs économiques, politiques et financiers. Il peut donc à un moment donné y avoir des convergences
d’intérêts.
Isabelle :
Par rapport à IBM et au logiciel libre, il serait important de ne pas célébrer cela comme une victoire, mais comme une conjonction d’intérêts, circonstancielle et pas fiable,
par rapport à laquelle il faut se construire comme ne devant pas s’y fier, mais comme pouvant en bénéficier.
Vincent :
Je ne sais pas si c’est pertinent, mais on peut faire un demi pas en arrière pour revenir à ces deux stratégies dont on parlait tout à l’heure. Il m’apparaît quasi comme
une évidence
que la distinction entre les deux, c’est peut-être que, au niveau de l’auto-organisation des usagers, la question du droit n’est pas première : c’est par les pratiques que
l’enclosure peut subir
une brèche, mais pas d’abord ou uniquement sur un terrain juridique.
Isabelle :
Avant les enclosures, c’étaient des coutumes. Le propriétaire, le seigneur avait affaire à des coutumes fortes, avec le savoir que si il les mettait en question,
c’était la révolte paysanne. Il y avait un rapport de force entre coutume et droit. Il y a eu rupture du rapport de force. Ca m’intéresse, parce que les nouvelles
sorcières disent que la chasse aux sorcières a été un instrument de démoralisation, de déshabilitation des communautés paysannes, qui tout à coup se retrouvaient
avec des ennemis en leur sein : les sorcières. Il y a donc une corrélation forte entre la chasse aux sorcières et la destruction des communautés et de leur capacité
à faire valoir leurs coutumes. La possibilité des enclosures n’existait pas tant que le droit était limité par des coutumes fortes.
Jérémie : Je voudrais juste
faire deux remarques par rapport au débat qui vient d’avoir lieu. Il
y a quelque chose qui est revenu à plusieurs reprises : le problème
de l’exclusivité. Je pense que c’est une notion profondément liée à
celle d’enclosure. Je vais donner un exemple caricatural de ce lien.
Imaginons un homme qui met un enclos autour d’un champ dans lequel différentes
personnes venaient habituellement faire paître leur troupeau. Au delà
de son champ, cet homme met un enclos autour de l’activité de tous ces
gens là. Ils ne pourront plus déplacer leur troupeau pour les nourrir.
Dans ce sens, l’enclosure c’est le fait de clore un champs d’action
bien au delà du sien. Aujourd’hui on le voit avec le brevetage, dans
le cas d’Orange par exemple. On met un enclos autour du nom Orange,
et par là, autour de toute activité qui voudrait utiliser le mot « orange
». On réduit donc chez les autres l’espace de sens possible. L’enclosure
réduit l’activité de l’autre. Elle ne détermine pas seulement son propre
champ, mais aussi le champ des autres.
Humer, tâter, amadouer, malaxer, composer…
La danse avec les mots (usager, consommateur, producteur, …) a commencé… et se frotte
à nos pratiques.
Jérémie :
La deuxième chose, c’est qu’il y a parfois une confusion entre usager et producteur. Je trouve ça intéressant et pertinent puisque, peut-être,
l’usager est tout sauf un consommateur.
D’où cette volonté de confondre l’usager avec le producteur, le fait d’user avec celui de produire.
Par exemple : le malade du sida qui refuse d’être simplement consommateur du médicament, veut être aussi l’auteur du sens de sa maladie, de la manière dont
il la vit, l’assume, la combat.
Il veut exister jusque dans sa lutte avec sa maladie.
A contrario, l’enclosure visera toujours à essayer de limiter le sens, le choix, l’action et la vie de l’autre. La façon de ne pas se laisser enclore,
c’est de ne pas être
un consommateur, ou un mort.
Kobe :
J’ai un autre exemple. Dans la nouvelle Zagreb, construite à l’époque communiste, il y a des grands buildings, et, entre ceux-ci, des grands parcs gérés
par l’état. En me baladant là-bas, j’ai découvert, à l’intérieur de ces parcs, des potagers cachés entretenus par les gens qui habitaient dans des appartements.
Ce que je trouvais intéressant, c’est que ces réalisations n’opéraient pas sous le mode de la privatisation. L’état avait décidé : « vous habitez ici
dans une ville, il y a de l’espace ouvert pour vous ». Les habitants ont eu l’ idée de travailler la terre et de faire pousser des légumes.
Ca c’est organisé au fil du temps : une personne a commencé à travailler, est arrivé une deuxième, puis une troisième et ainsi de suite.
A partir de ce moment, ils se sont mis ensemble pour fabriquer une pompe, afin d’éviter de transporter de l’eau depuis leur appartement.
Peu à peu s’est donc constitué une sorte de potager collectif. Celui-ci demeurait néanmoins caché derrière des arbres, parce que c’était interdit.
Alors cette idée de réappropriation, elle dépasse le conflit privé/public. Un parc, ça devient utilisable par exemple pour un sans domicile fixe,
quand il peut dormir dans ce parc. C’est cependant interdit, parce que le parc ça représente l’espace public, qui n’est pas appropriable.
La gauche en appelle toujours au public et le capitalisme plutôt au privé, mais je pense qu’on n’arrive pas à comprendre les usages selon cet axe.
Isabelle :
C’est en cela que c’est intéressant.
Aris :
La notion moderne de service public a totalement oublié le second terme, c’est à dire le public justement. C’est désormais avant tout un service étatique.
Dans la culture de gauche, il y a une grande confusion sur ce sujet. Le mouvement de 95 en France en est un très bel exemple. A une attaque contre le service
public, on a répondu par une défense du service étatique. A aucun moment la question de la nature du service comme tel, de son sens ou de son contenu n’a été posée.
Dans le cas d’un certain nombre de pratiques d’usagers, il y a aussi cette contradiction sur le fait que le concept de service public s’est éloigné de sa définition
première qui est d’être un service pour le public, c'est-à-dire pour l'usager.
David :
J’aimerais revenir sur la question de la réduction du champ, sur cette idée que non seulement l’enclos réduit les possibilités propres à ce clos là,
mais directement aussi les autres. Par rapport à cela, pour ne pas être uniquement dans une dimension spatiale, j’aimerais revenir aussi d’une part
sur la distinction que faisait Isabelle sur la question de l’aliénation dont il faudrait se dégager pour revenir à quelque chose de plus pur,
de plus beau, et d’autre part sur la question de la colonisation, liée au fait d’être pris à l’intérieur de ces nouveaux enclos.
C’est peut-être un lien tordu, mais sur le partage usager/producteur d’un côté, et consommateur comme personne morte de l’autre, je remarque en tout cas,
à travers différents exemples - dans les trains, où il y a toute une partie de la production qui est mise sur le dos du dit client : le compostage des billets;
le self-banking, les modèles Ikea, peser les fruits,… - qu’il y a toute une partie de la production qui est prise en main par le consommateur, qui aujourd’hui
devient producteur de tâches assumées auparavant par les boîtes. Dans le self-banking, ça devient proprement hallucinant : on paie un service que nous effectuons nous-même.
Voilà juste quelques éléments sur la question de la consommation qui n’est pas rien qu’une activité passive. Et puis il y a aussi des groupes de consommateurs dont
on ne peut nier la puissance, la force, et des mouvements politiques qui se greffent autour de ça : boycott de Total Fina par exemple, de certaines marques et
des histoires comme ça.
Kobe :
Je voudrais rebondir sur l’idée que la technologie rend possible une interactivité. Le plus souvent, il s’agit plutôt d’une interpassivité,
comme l’a pointé Slavoj Zizek. La plupart du temps on est limité à pousser sur quelques boutons, ou comme tu le soulignes à propos du self-banking,
on en est finalement réduit à faire leur boulot. Je crois qu’il y a, en général, une obsession chez les producteurs pour la participation :
c’est l’idée de « mass customisation ». L’industrie veut nous faire croire que nous ne sommes plus ce consommateur passif et anonyme mais que,
dorénavant, nous pouvons assembler notre propre Nike et la signer. En fait on a le choix entre quelques modèles, quelques couleurs à combiner.
Bon exemple d’interpassivité. L’idée de donner aux consommateurs l’impression qu’ils sont en fait très actifs, on la retrouve dans la dimension
de bricolage qui maintenant est souvent incluse dans les produits, dans les vêtements des designers où tu peux faire des trous quand tu veux.
Mais concrètement, tu achètes ce vêtement à des prix qui n’ont rien à voir avec l’idée du bricolage… et après tu peux faire des trous toi-même.
Marie-Pierre :
C’est vendu avec une paire de ciseaux ?
On parlait tout à l’heure de la propriété intellectuelle. Cela m’a fait penser à la notion de “ général intellect ” développée par Marx dans ses écrits de jeunesse.
Elle fait référence à une époque où le savoir serait largement diffusé et où les modes de production reposeraient désormais sur le niveau de connaissance de la population.
Ce dont tu viens de parler nous y amène. Ne faut-il pas cependant s’interroger sur nos pratiques qui, parfois et malgré nous, vont dans le sens des forces qui nous aliènent ?
Par exemple, quand on lutte pour se réapproprier des usages, pour critiquer les anciennes aliénations, ou développer des alternatives, ces alternatives
correspondent parfois en même temps à la logique de développement qui, à nouveau, nous dessaisit. On peut le voir dans le marketing, dans la publicité, etc. C’est ce qui
s’est passé au Québec avec “ l’économie sociale ”. Issue d’une critique de l’intervention de l’état qui nous dépossède du soin aux proches, de l’éducation
de nos enfants, des réseaux de voisinage, de la solidarité, etc., l’économie sociale reposait sur la revendication de ces espaces d’autonomie, tout en demandant
une reconnaissance de son apport productif pour la société. Cette revendication a trouvé un écho dans le contexte de la crise fiscale de l’état. C’est ainsi que
le champ de l’économie sociale est devenu le lieu qui prend en charge, au rabais, les tâches dont se débarrasse l’état. A cette exploitation s’ajoute non pas
l’autonomie des groupes, mais l’obligation de répondre aux critères d’intervention dictés par l’état. C’est ainsi que la critique dont était porteuse la revendication
pour l’économie sociale a été doublement récupérée, par la logique de marché et par le colonialisme d’état.
Isabelle : Par rapport à ce que tu disais, l’idée de revendication, pour moi, est à prendre avec précaution. L’un des cas typiques de détournement,
c’est les revendications sur la production agricole des consommateurs genre “ Test achat ” en Belgique, etc.. Ça a été bien entendu.
Il y a des tas de réglementations qui se traduisent par des tas de papiers que les grosses entreprises agricoles peuvent gérer mais qui
terminent d’écraser les petits producteurs. Donc ça veut dire : une revendication a été satisfaite, d’accord, mais on a laissé à d’autres
la charge de définir les moyens sans se demander comment vont peser les conséquences de cette revendication.
Il y a donc une dimension abstraite dans la revendication, dans le bon droit qui s’arrête et permet à des logiques de donner
des conséquences absolument désastreuses à une revendication satisfaite. C’est pour ça que j’essaie de contraster revendication et pensée.
Parce que quand on pense, on ne s’arrête pas de penser quand quelqu’un nous dit “ oui, vous avez raison ”. On regarde ce que ça va donner…
Marie-Pierre : Tu l’as dis : « ceux que ça concerne ». Les consommateurs sont concernés par la qualité
des produits mais les producteurs sont aussi concernés…
Aris :
Je ne suis pas d’accord sur le terme de “ récupération ” que tu as utilisé. Il n'y a pas “ récupération ” mais mise en production des usages,
des revendications. Cette tendance est finalement assez ancienne. La mise en production des usages c’est quand, dans un domaine comme le logiciel,
les producteurs mettent à contribution l'utilisateur. Prenons un exemple connu : Word. La nouvelle version est toujours buggée : pourquoi se faire
chier à débugger un logiciel, alors qu’il y a des milliers d’utilisateurs qui vont téléphoner ou qui vont envoyer un e-mail, et qui vont dire :
“ là y'a tel truc.. ” et souvent proposer des solutions. Alors on fait un patch, puis un autre, etc. Et quelques années plus tard, on met en vente
une nouvelle version qui contient essentiellement des corrections, plus quelques améliorations. L'utilisateur paye pour un produit qu'il a, d'une
façon ou d'une autre, contribué à améliorer ! C’est finalement un système merveilleux.
La publicité, c'est un peu pareil. Ce n’est pas de la récupération au sens propre, c'est tout simplement la mise en production d’un gisement de créativité sociale.
On n’est plus dans un modèle où il y a une séparation entre le moment de la consommation, le moment de la circulation et le moment de la production.
Le phénomène productif est présent partout, jusque dans l’acte d’usage, dans la consommation, me semble-t-il.
Patrick :
Moi je voudrais revenir aux enclosures (copyright, brevets, droits d’auteurs…), parce que je me demande en quels termes il est possible de poser
la question d’une alternative politique à la liberté du sujet telle qu’elle nous apparaît dans le cadre de la société capitaliste actuelle.
Je me demande en effet si, aujourd’hui, avec la question des usages et des droits des usagers, il n’y a pas encore (et toujours) une forme
de liberté mise au travail, une remise dans le jeu de la production marchande d’une certaine forme de subjectivité, une récupération.
Ça pose la question de la production de la pensée à l’occasion de ces processus d’expérimentation. Que la pensée soit un acte productif,
certes, mais encore ? Linux est quand même arrivé en bourse ! Il y a quelque part un cheminement, un processus de balisage, de cartographie
de la pensée qui à un moment nous prend et nous enferme. Alors qu’est-ce qui est politiquement incorrect ? Je ne sais pas.
Comment se fait le partage entre la pensée qui est politiquement acceptable et récupérable, ou non-récupérable plutôt.
Ce que je sais, c’est qu’il y a une remontée systématique du capitalisme vers la codification, c’est à dire une définition
des espaces de jeux, le plus souvent établie au nom de l’intérêt général et collectif. Espaces qui délimitent de façon
stratégique les processus d’accumulation des savoirs, de leur accès. Alors quelle alternative ? Il me semble qu’une
réponse possible peut être recherchée dans l’interview de Gérard donnée à Alice. Gérard est un usager impénitent de drogues qui
dans sa vie de tous les jours s’était (re)construit un discours, des pratiques, un rapport au monde, complètement en retrait, complètement en repli.
Et c’était un peu dans cette espèce de « reconstruit » du repli qu’il était politiquement dérangeant. Enfin moi, je l’ai perçu comme ça.
Certes, il s’agit d’un cas particulier, extrême, mais à mon avis, il est dans le juste. C’était juste une remarque sur le cheminement des usages et
le rôle des usages dont on voit qu’ils peuvent donner lieu à des processus de singularisation. C’est dans cette mesure que la question des usages me
semble être éminemment politique. Ainsi, par les usages, voit-on des minorités émerger, échapper un peu à cette récupération dont je parlais tout à l’heure.
Stany :
Mais est-ce qu’il faut systématiquement chercher à « échapper » ?
Patrick :
Eh bien, c’est la question de la fuite…
Stany :
Oui mais quelle fuite, vers où, et depuis quelle position ? Je réagis, parce que dans la lutte contre la sida, par exemple, les possibilités de fuite sont excessivement
treintes. Depuis une position d’usager de médicaments, il est difficile de chercher des fuites : on est captif du médicament.
Dans le jargon de l’activisme médical, d’ailleurs, quand on parle d’« échappement », ça n’a rien de joyeux. Un « échappement thérapeutique »,
c’est le moment où le traitement ne fait plus effet, où la vie perd du terrain. Il y a bien des formes de fuite délibérées, des gens qui arrêtent de prendre
leur traitement : c’est ce qu’on appelle les « vacances thérapeutiques ». Mais ça n’est pas sans risque. Tu dis : les usages permettent la fuite.
On peut dire au contraire que la lutte contre la sida, précisément parce qu’elle est une lutte d’usagers, oblige à ne pas fuir.
Dans ces conditions, la question est peut-être moins « comment fuir ? » que « comment négocier les conditions de sa capture ? ».
Patrick : Mais ce n’est pas une capture, c’est remettre sur le médicament des pratiques, des fuite qui…
Stany :
Tu sais, un médicament, surtout de ce type, c’est têtu. Tu peux l’investir de sens, l’agencer à d’autres pratiques, en faire ce que tu veux,
ça reste une chimie lourde, objective, contraignante. Le problème du médicament, ce n’est pas celui du sens que tu lui donnes, mais d’abord,
fondamentalement, celui des effets qu’il a sur ton corps. Et je crois que c’est précisément en creusant ce terrain-là, pas en le fuyant, que
la lutte contre le sida a inventé des « usages ». On distinguait tout à l’heure revendication d’un droit d’usage du coté de l’auto-organisation
des malades et contestation d’un droit d’abus du côté des règles de la propriété intellectuelle. La lutte contre le sida comporte une zone
intermédiaire, où les deux se chevauchent : c’est la recherche clinique, à mi-chemin entre la recherche fondamentale brevetée par l’industrie et
la prescription du médicament par le médecin. La recherche clinique, c’est le chaînon manquant entre la liberté impossible du malade et la dictature
intolérable des produits : un savoir des effets...
Isabelle :
Une vraie pharmacologie…
Stany :
Exactement, c’est ce que vous appelez « pharmacologie ». C’est ce que ce champ particulier qu’est la lutte contre le sida appelle « clinique ».
Pas la clinique de la fin du 18ème : une science des effets, ou quelque chose comme ça. Si la lutte contre le sida, en tout cas en France, a inventé et
produit quelque chose, c’est ça. Le livre de Didier Lestrade7 décrit très bien la manière dont des malades auto-organisés parviennent à investir ce qui
était un monopole médical : définition des essais thérapeutiques, surveillance éthique des protocoles (en refusant, par exemple, des essais au rabais
pour les malades du Sud), affinement des catégories cliniques (en refusant notamment qu’on s’en tienne aux seules observations virologiques, sans tenir
compte des effets secondaires, y compris esthétiques), etc.
C’est donc l’inverse d’une fuite : on s’offre complètement comme objet du savoir officiel, mais en cherchant à le négocier, à l’affiner, à en faire quelque
chose de pertinent pour soi. Je ne sais pas si on doit liquider pour autant tout désir de fuite, mais ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’entre la revendication
d’un droit d’usage et la contestation d’un droit d’abus, il y a cette zone qui est peut-être la zone d’invention propre aux usagers : celle de la pharmacologie,
ou de la clinique. Disons d’une espèce d’attention aux effets sur soi de ce dont on use. Est-ce qu’il n’y a pas des zones comparables dans d’autres champs ?
Est-ce que ce n’est pas là le terrain critique où il faudrait penser et inventer des usages ?
Patrick :
Le mot fuite est peut-être mal choisi. Par ce mot, c’est essayer de dire que dans l’espace ouvert dans et par les usages, il y a une possibilité de ré-appropriation ou
de construction de quelque chose « à coté » mais toujours « dans » ou à partir des pratiques qui sont liées à des rapports aux médicaments. Et c’est bien dans ces deux
registres à la fois que tout se joue et où je suis assez séduit par l’idée qu’en même temps des usages se déploient, s’inventent, se développent en même temps qu’ une
production (politique) de connaissance, de savoirs ; que c’est un petit peu sur ces deux registres-là qu’on avance sur la production d’une alternative qui se redéploie
sans cesse, de nouveau, comme une espèce de fuite intérieure, permanente, hors de schémas prévisibles, construits.
Isabelle :
On est à deux doigts de basculer dans la question des savoirs de cet après-midi parce que je trouve que
ce qui compte c’est le savoir des effets et pas seulement des effets sur soi mais aussi sur les autres. Ca me semble vraiment être quelque chose d’intéressant.
Le savoir à construire, c’est un savoir qui porte sur les effets, sachant que, les effets c’est justement quelque chose qui demande de l’attention.
« Pharmacologie » vient de pharmakon qui est la chose ambiguë par excellence. Ça peut être poison ou remède, selon la manière.
Donc l’effet est quelque chose qui doit être construit, qui n’est pas naturel. Il n’y a rien de bon en soi. Tout doit être construit et c’est ça la pensée :
il n’y a aucune revendication bonne et juste en soi, indépendamment des effets qui dépendent de la manière dont elle va être produite.
C’est donc une pensée sans économie, au fond. Et cette idée des savoirs partant des effets, en plus, c’est une manière de mettre à distance les savoirs experts
qui sont en général des savoirs des causes. On prend en main les effets et ceux qui savent les causes sont secondarisés. Autre exemple,
la lutte sur l’allocation universelle : la vraie lutte, c’est sur les effets, c’est pas sur la légitimité ou pas. Sur « qu’est-ce que ça aurait comme effets ? »
Thomas :
J’ai ici un livre intitulé « Services de proximité, vie quotidienne », sous la direction de Michel Bonnet et Yvonne Bernard, paru aux P.U.F. en 1998.
J’ai répertorié dans ce bouquin 3 modèles de production de services. Un modèle de délégation, un modèle de services solidaires et enfin un modèle de co-production
qui se réfère à ce qu’Aris vient de dire. Il m’apparaissait que le système de droit d’abus, c’est la structure de délégation qui est la façon dont le service
médical peut s’assurer. Quelque part, il s’agit alors pour les usagers de co-produire cette délégation. En effet, il y a plein de remises en cause fondamentales
du système, mais qui sont faites dans le cadre de cette dépendance potentielle au service de délégation de médicament. Il s’agit de coproduire cette délégation,
sur base de ses finalités, des effets. C’est une position très ambiguë parce qu’il s’agit quelque part d’accepter le schéma, l’état de délégation dans lequel
est déjà engagé le service et, à la fois, de voir comment on peut co-produire cette délégation. Il n’est jamais question de produire autre chose mais
d’assumer sa co-production.
Aris :
C’est d’autant plus vrai que les brevets, c’est vraiment une codification des savoirs sur des effets.
Isabelle :
C’est l’abus que de vouloir ignorer les effets. Le droit d’abus c’est le droit d’ignorer les effets.
Stany :
Ou de les anticiper pour les capturer. Ou le monopole de leur contrôle…
Isabelle :
Exactement, de leur régulation… Mais la notion de co-production de la délégation elle est partout.
On pourrait dire que ce qu’il y a de vivant dans les sciences qui sont vivantes c’est elle qui est à
l’œuvre parce qu’on peut vraiment dire que quand un scientifique tente une situation expérimentale nouvelle,
s'il n‘est pas un savant fou, il sait que l’acceptation de cette situation devra être co-produite par sa communauté.
Sinon on dira : avec quoi il vient. On peut dire que quelqu’un sait quelque chose, mais le savoir n’est pas d’abord individuel.
On sait toujours avec d’autres gens. Le savoir est d’abord intéressant, il a besoin de réunir des gens intéressés.
Au fil de la discussion où nous nous demandions s’il fallait systématiquement chercher à s’échapper (quelle fuite ? vers où ? depuis quelle position ?),
la question s’est pour certains transformée en « comment négocier les conditions de sa capture ? », puis brusquement en écho : Comment co-produire la délégation ? !
Voilà, la phrase était lâchée et ouverte à de multiples définitions : une tentative de négociation avec le savoir officiel ? Tentative de réunir des gens,
d’éviter les séparations excessives, de ne pas se résigner à un pouvoir séparé ? Co-produire la séparation ? Bref… L’idée a fait lentement son chemin pendant
la suite des échanges, sans pour autant dissiper totalement son aura fragile et énigmatique…
Aris :
Juste une objection aux hypothèses de Patrick par rapport aux codifications d’un certain nombre de choses.
Il faut faire attention à ne pas produire une vision unitaire et unificatrice de l’usager. Il y a des terrains d’usages qui sont différents.
Nous sommes tous des usagers “ multi-plateformes ”. II y a aussi des différences entre les usages et les figures de l’usager.
Prenons deux des terrains qui ont été envisagés dans la discussion. L'usager de drogue et le malade comme usager de la médecine qui
sont confrontés à des choses proches, mais sur un mode différent. Quel rapport l’usager de drogue entretient-il avec les brevets ?
Le malade, lui, y est confronté quotidiennement, même s'il ne le sait pas. Les formes d’auto-organisation, les formes de luttes,
les formes de manifestations, les formes de constitution des savoirs autonomes, ne sont pas les mêmes, malgré certaines ressemblances.
Je pense en particulier aux groupes d’usagers de drogue qui diffusent une connaissance sur le risque. C’est quelque chose de très particulier.
Il faut essayer de trouver ce qu’il y a comme parcours et comme éléments communs mais en même temps en essayant de ne pas refaire
une nouvelle “ théorie du prolétariat ” à partir de l’usager. C’est à dire produire un aplatissement, une modélisation simplificatrice.
Peut-être ça nous amènera à réfléchir aussi sur les différents niveaux de l’usage. La tentation unificatrice, c’est la tentation du marché.
Le marché a besoin de synthétiser les besoins par classe d’âge, par milieu culturel, par région. On ne va pas faire une opération commerciale
pour vendre des moumoutes dans un pays où il fait chaud! De fait il faut codifier et simplifier. La réponse des usagers c’est aussi de maintenir
la richesse de la requête d’usage et la diversité de ces besoins. Même si pour la médecine il est évident que la position d’auto-organisation du malade du sida,
avec la spécificité de cette maladie, n’est pas la même que l’auto-organisation de quelqu’un qui pourrait être l’usager d’une médecine au quotidien en ce
qui concerne par exemple la prévention des maladies courantes. Je ne sais pas quelle est la situation ici en Belgique, mais en France la dégradation
lente de la médecine accessible a eu pour effet de voir réapparaître sur une ville comme Paris des maladies qui avaient disparues comme le saturnisme.
Tout ça pour dire qu’il y a dans ce domaine des possibilités d’auto-organisation, des luttes qui sont là mais probablement avec des modalités différentes.
Peut-être qu’il y a une enquête à faire sur beaucoup de ces expériences d’organisation, une enquête sur le potentiel d'innovation de telle ou telle expérience
de lutte sur son terrain spécifique.
La subjectivité de l’usager, y compris de l’usager qui s’organise, n’est pas la même que celle de l’usager de drogue. D’abord parce que dans
l’acte de consommation de la drogue, il y a une part de volontaire. Dans le fait d’être malade, au contraire, il y a une part de totalement involontaire.
Je veux dire que tu es à un moment donné dans une position de malade, de consommateur d’une institution qu’est la médecine et qu’alors tu vas essayer de t’organiser.
La subjectivité produite, la subjectivité qui est à la base de l’auto-organisation n’est pas, il me semble, totalement la même. Et cette différence,
qui ne m’apparaît en rien comme problématique, me semble ne pas devoir être aplatie totalement mais doit toujours au contraire être prise en compte comme une richesse.
? : il y a un effet d’étiquetage : on te dit malade, on te dit drogué… entre la drogue et l’alcool, c’est pareil, on renverse les priorités.
Les différences sont construites aussi politiquement.
Isabelle :
Mais si on prend au sérieux les effets, l’idée qu’une chose soit construite ou naturelle n’est pas la première différenciation.
C’est : est-ce que c’est bien construit, est-ce que c’est mal construit ? Quels sont les effets de cette construction ?
A peu près tout est construit et peut être déconstruit, construit autrement. Mais le danger c’est la construction qui se présente comme “ naturelle ”,
et qui en profite pour être muette quant à ses conséquences.
Aris :
Sur l’étiquetage, prenons le cas de l’usager de drogue. L’étiquetage consiste justement à en faire un malade.
Un des objectifs politiques des activités des organisations d’usagers de drogue, c’est de se séparer de la médicalisation,
de ne pas se faire enfermer dans l’identité du malade, c’est à dire de quelqu’un pour qui les problèmes lui seraient totalement extérieurs.
Si tu te poses justement comme usager de drogue, à ce moment-là on agit en termes de prévention des risques. Ca devient un acte volontaire,
un acte d’acquisition de savoirs, de connaissances sur les effets, encore une fois, et un acte de revendication d’une liberté qui est celle
de la consommation d’un certain nombre de substances à partir du moment où tu as une connaissance, une “ maîtrise ” des risques.
Le fait de l’étiquetage c’est aussi qu’il y a des différences de positionnement subjectif.
Stany :
Une manière de se pencher là-dessus, c’est de s’intéresser aux alliances entre les groupes.
Act up, par exemple, a une petite expérience de l’articulation et des différences entre auto-support des usagers de drogue et auto-organisation des malades du sida.
C’est contingent, une alliance. En France, les association d’auto-support d’usagers de drogue se sont constituées et renforcées face à l’épidémie de sida...
Isabelle :
Et à une certaine reconnaissance des pouvoirs publics.
Stany :
... D’où un travail commun avec les organisations de lutte contre le sida. Notamment, une tentative mi-réussie mi-ratée d’alliance contre la loi de 70,
cette loi très dure qui, en France, réprime l’usage de stupéfiants. Sans entrer dans les détails, cette loi comporte un article, l’article L.630,
qui interdit la présentation des drogues « sous un jour favorable ». Un article très vague, qui sert surtout à faire chier des groupes musicaux,
des éditeurs alternatifs, des militants associatifs, etc. C’est ce qui s’est passé en 1998-99 : il y a eu une salve de procès contre les éditions du Lézard,
contre Act Up, contre le CIRC, etc. Ce qui a poussé ces groupes à s’allier, en constituant un « comité pour l’abrogation de la loi 70 ».
Ça a permis, au-delà de la simple résistance à la répression, de relancer le débat sur les drogues.
Ce qui est intéressant par rapport à ce qui nous occupe, c’est tout le travail de définition de soi qui s’est joué autour de cette alliance.
En fait, c’est à ce moment-là que la notion d’usager a pris un sens politique fort et explicite pour Act Up. C’est le titre d’un tract :
« Ni délinquants, ni malades : usagers ». C’est curieux d’ailleurs : la notion d’usager à Act Up n’était pas explicite.
Elle le devient sur la question de l’usage de drogues, ensuite sur la question du PaCS, et un peu plus tard encore sur la question des droits sociaux.
Bref, on s’est pensé comme « usagers des drogues », « usagers du PaCS », ou « usagers du droit social », avant de se penser comme « usagers de médicaments »...
Isabelle :
Ouais, on n’est pas usager du sida…
Stany :
C’est vrai, on n’est pas usager du sida. Mais on l’est des traitements contre le sida. D’ailleurs, drugs, en anglais, ça veut dire à la fois « drogue »
et « médicament ». Je me souviens de réunions où des séropos découvraient qu’après tout, eux aussi étaient des drugs users : des consommateurs de chimie lourde,
à forts effets, avec des contraintes, des risques, mais aussi un art, voire un plaisir dans le maniement des produits, du savoir qu’ils requièrent, etc...
On a donc assisté à une sorte de redéfinition de soi pour soi. Mais aussi, et c’est là que ça devient compliqué, à des prétentions à la redéfinition de soi pour tous.
Du côté d’Act Up, par exemple, on a cherché à voir dans cette alliance une Tox Pride, sur le modèle de la Gay Pride. L’affinité était évidente. Une Pride,
c’est une affirmation de soi autonome et joyeuse, en lieu et place des identités imposées, toujours tristes. C’est le refus de la clandestinité.
C’est un pavé dans la mare des pouvoirs. C’est, littéralement, une manifestation. Et bien voilà : depuis son expérience minoritaire, Act Up souhaitait
une manifestation d’usagers de drogues visibles, qui assument leurs pratiques, leurs plaisirs, et revendiquent des droits à la première personne.
Ça s’est heurté à des résistances très vives, non seulement du côté des associations de défense des droits de l’Homme ou des partis politiques engagés
dans cette affaire (ce qui n’est pas surprenant : la LDH défend « l’Homme », pas les minorités, et le métier des Verts c’est de fabriquer des majorités...)
mais aussi de la part des organisations d’auto-support, ASUD en particulier. Leur objection était la suivante : s’il est effectivement nécessaire de casser
la figure du toxicomane comme un être entièrement réduit à la dimension pathologique de son usage, est-ce que ça autorise pour autant un discours de fierté,
si cela veut dire occulter la réalité pathologique de la dépendance, les risques de contamination à l’injection, la galère du manque, etc ?
En fait, je crois qu’une manière de lever l’aporie que nous pointions au départ comment ménager la diversité des usages sans pour autant tomber dans
le catalogue d’expériences irréductibles, ou comment fabriquer du commun sans pour autant faire dans la métaphore creuse ? c’est d’examiner le problème tel
qu’il se pose dans la pratique, c’est-à-dire dans la pratique politique , et plus précisément dans la pratique des alliances. Qu’est-ce qu’on voit quand
on s’intéresse à une alliance d’usagers ? On voit d’abord l’évidence des affinités, ici une affinité de drugs users. On voit ensuite la revanche de la diversité :
toutes les « drogues » ne se valent pas, et une même drogue, qu’elle soit psychotrope ou thérapeutique, peut mener aussi bien à la vie qu’à la mort. On voit en
somme que les alliances d’usagers se nouent et se dénouent précisément dans cette zone pharmacologique ou clinique dont nous parlions tout à l’heure.
D’ailleurs, c’est bien sur ce terrain que les associations humanitaires, les associations de lutte contre le sida et les groupes d’auto-support se sont retrouvés,
après la Tox Pride. Je pense à la pratique du testing, qui s’est développée en 1999-2000. Cette pratique consiste à tester la qualité des drogues qui circulent dans
les raves, dans les clubs : typiquement un travail d’usagers auto-organisés sur le terrain des effets désirés ou indésirables. Une espèce de prosélytisme du savoir :
il faut que vous sachiez ce que vous êtes en train de gober.
Voilà la micro-histoire de cet évènement-là, cette alliance mi-réussie, mi-ratée entre activistes anti-sida et usagers de drogues auto-organisés, qui finit par
s’articuler effectivement autour de la production d’une clinique.
Isabelle :
C’est vraiment extraordinaire qu’on retrouve le même terme, “ expérimenter ”, aux deux extrêmes. L’expérimentation, au sens scientifique,
c’est là où on peut poser une question dans ce lieu isolé/isolant activement qu’est le labo. Alors que « expérimenter » au sens pharmacologique,
c’est au contraire sur le terrain et chaque fois dans des circonstances particulières. On a “ expérimenter ” des deux côtés.
Stany : Tout ça à partir d’expériences.
Isabelle : Oui mais se dit expérience ce qui s’articule.
Stany : C’est vrai que ça fait résonner autrement la notion d’expérience. Les usagers réclament, prétendent, veulent,
parlent « depuis l’expérience » .
Mais si on entend expérience non seulement dans le sens du vécu, mais aussi dans le sens de l’expérimentation, ça résonne différemment...
Isabelle :
Oui, mais le savoir des usagers implique la construction d’une expérience : c’est le savoir d’un collectif, pas un simple agrégat d’expériences individuelles.
C’est son grand intérêt.
Jérémie :
Il y une chose qui revient, une sorte d’exigence sous entendue à travers tout ce qui s’est dit, et qu’il faudrait peut être préciser.
Je dis cela par rapport à mon rôle de metteur en problème qui peut consister à souligner une exigence qui revient sans être nommée.
Dans ce que j’ai entendu, il m’a semblé que la résistance à l’enclosure se posait toujours à travers un acte de création.
Prenons le livre du Collectif Sans Ticket. On voit qu’il y a dans cette démarche même la volonté de faire de la posture de l’usager un prétexte à la création,
l’écriture d’un livre. Dans ce cas, la résistance à l’enclosure devient l’acte de dévoiler une problématique plus large que celle de l’usage gratuit
ou payant des transports publics : celle de la mobilité contrainte. On part de la contrainte de la mobilité dans les transports en commun et
on en arrive à la question de la fermeture des frontières, du contrôle de la liberté humaine ; à la liberté de circulation de la marchandise contre celle des hommes, etc…
Quelqu’un parlait tout à l’heure de définir la notion d’usager, mais sans vouloir en faire un concept rassembleur et fédérateur.
Dans ce sens, si j’essaie de rendre visible le lien possible entre usager et créateur, ce n’est pas pour essayer de fédérer avec une idée
du type « on est tous usagers donc tous créateurs ». Non. Mais en soulignant l’exigence de création dans la résistance de certains usagers,
je voudrais souligner combien nous éprouvons que l’enclosure, où que ce soit, à l’intérieur du travail, de l’acte de production, ou à l’intérieur
de l’acte d’usage, vise toujours à nous empêcher de nous comporter en acteurs ou en créateurs.
J’ai été frappé par l’exemple de David sur l’horrible self-banking. Il y a eu un moment, je pense, où dans le monde du travail (à la chaîne),
les cadences ont été tellement dures et impitoyables que le fait d’aller dans une épicerie ou un café pouvait être vécu, en comparaison,
comme un acte plus créatif ou du moins récréatif. Au café, à l’épicerie, on engageait des discussions, on avait du temps. Ce n’est plus le cas avec
les nouveaux espaces de consommation qui ne sont plus que cela : des espaces de consommation.
On voit en cela une forme de colonisation même de l’acte d’usage. Plus de temps, plus de vendeurs, des espaces entièrement dévoués à l’acte d’achat.
Personne à qui parler. On peut tout faire seul. Self Service, Self banking, pour acheter des billets ou louer des vidéos. Et puis s’ensuit tout un marketing
nous vantant les bienfaits de cette transformation de tous les espaces de la vie quotidienne. Le message est « consommatise-toi, c’est cool, c’est moderne, etc ».
Je pense que face à cela, et en s’appuyant sur ce concept d’usager, revendiquer l’usage c’est peut-être finalement tendre à un acte de création dans
l’espace qui n’est pas celui du travail. Dans la vie tout simplement. Quoique l’on fasse. Que ce soit au niveau d’un acte de production ou au niveau
d’un acte de réception, de dépense, d’usage et qui devient aussi un acte de production même si le « système » - on va dire système- voudrait que ce soit
un acte de consommation.
pause midi
Nous terminions cette matinée par un rappel du souci de ce séminaire : nous ne sommes pas là pour constituer un front uni ni
pour forger un concept rassembleur et fédérateur.
La volonté de définir la notion d’usager en la distinguant de celles d’utilisateur, de consommateur, de client ou de producteur va néanmoins orienter
une bonne partie des discussions de cette première journée.
Mais n’anticipons pas. Nous sommes pour l’heure dans le premier pas de côté. Ce moment constitue une césure un peu délicate : il s’agit en effet
d’arrêter les discussions « en tant que telles », et de revenir sur la manière dont les discussions ont eu lieu. De suspendre la production de contenu,
pour porter notre attention sur leur mode de production, les différences de niveau dans le groupe.
Effectuer ce décalage, stabiliser ce type de moment n’est pas chose évidente.
David :
Je propose de relancer les discussions sur un petit pas de côté de 20 minutes, en commençant peut-être par l’une ou l’autre question.
On s’est réunis à quelques uns, les synthétisateurs, les metteurs de problèmes et les « animateurs » , et on a pointé certaines choses au
niveau de la méthodologie dont on aimerait vous faire part. Peut-être à la suite de ça, au lieu de faire une synthèse de ce qui s’est dit
ce matin, renvoyer la balle à tout le monde sur l’un ou l’autre élément, sur des choses sur lesquelles l’un ou l’autre a peut-être envie
de s’arrêter pour demander des éléments d’éclaircissement ou apporter quelque chose. On pourrait énumérer ces points qui pourraient ouvrir
le débat, et ensuite repartir sur la question des équipements collectifs vers 15h15.
Au niveau méthodologique, on s’est dit qu’il serait intéressant de ralentir un peu la discussion. Ça veut dire prendre un peu le temps de pointer
certains éléments ou certains contours de problèmes qui ont été énoncés ce matin et les décrire ou les développer un peu plus.
C’est une des choses qu’on a ressentie et qui s’est exprimé durant la pause. S’arrêter un peu donc sur ce qui s’est dit.
La question des équipements collectifs pourrait être une manière d’y revenir avec un point de vue différent. Il y a une proposition :
une des façons de ralentir un peu la vitesse des échanges serait de prendre un temps d’arrêt avant les prises de paroles et de re-contextualiser
ses prises de paroles par rapport à ce qui a été dit ou par rapport au problème. Cela permettrait peut-être à d’autres de s’approprier cet espace vide qui se crée.
Autre chose qui a été mise en avant, c’est de s’autoriser à décrire un peu plus ses pratiques. On avait fait le choix de ne pas commencer par une accumulation de présentations
des pratiques. On est peut-être tombé dans le travers inverse : on ne les décrit pas suffisamment.
Il serait donc utile, à certains moments, de s’arrêter et de prendre le temps de les expliquer et de remettre cette explication dans un contexte plus général.
De même pour le groupe, d’arrêter une personne, s’autoriser à lui demander de s’expliquer un peu plus sur ce qu’il a dit ou d’expliquer un peu plus sa pratique :
dis-nous un peu, partage nous un peu cette expérience, elle nous intéresse. Voilà quelques propositions de méthodologie, sauf pour la question des synthétisateurs…
Mouss :
C’est une fonction un peu bizarre, un peu difficile par rapport à ce qui peut être demandé. Dans le cas de ce matin, les échanges ont été très rapides et
l’exercice s’avère plus compliqué que prévu. Je me retrouve donc pris dans une urgence de « noter » qui dans une certaine mesure m’empêche d’être présent
à ce qui se dit et rend difficile la possibilité d’intervenir.
David :
Par rapport à ça la balle est lancée, que ce soit une question de méthodologie cette question du ralentissement- ou que ce soit sur le contenu est-ce
qu’il y a l’un ou l’autre élément qui ont été avancé ce matin et qu’on trouverait intéressant d’approfondir ou qui renvoie à des choses chez l’un d’entre vous…
Marie-Pascale :
Tant que ce ne sont pas les gens eux-mêmes qui prennent les choses en main et essayent de faire quelque chose qui leur ressemble,
il y a toujours une pression de l’état ou d’un système qui fait que ça va dans telle direction plutôt qu’une autre.
Tant que ce ne sont pas les usagers qui influent ou modèlent ce qu’ils utilisent en fonction de leurs besoins,
on a du mal à maîtriser les choses. Ce qui me gênait ce matin, c’est qu’on en faisait pas assez la part : le fait d’être usager dans un système comme
le système capitaliste c’est une chose, essayer de produire, de créer soi-même son propre monde en est une autre. Etre usager dans cette nouvelle création,
c’est encore quelque chose d’autre. Mais je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Je fais partie de Longo Maï. Ce projet existe depuis 30 ans.
L’idée de départ est d’inventer des pratiques je préfère inventer que réinventer parce que je n’ai pas de nostalgie du passé d’inventer une culture,
une petite société, un monde. Un outil-monde dans lequel on est acteur de ce qu’on fait, où on a la maîtrise de ce qu’on fait, où on y construit une autonomie.
C’est notre vie à chacun, mais aussi une expérimentation sociale. C’est plein de choses Longo, et c’est très difficile pour moi de résumer en peu de mot.
Mais je pense qu’être « usager » à Longo Maï, on ne peut pas : on ne peut pas venir à Longo et consommer. On est forcément acteur, sinon ça ne marche pas.
Les gens qui viennent et utilisent la structure, à la limite la chaleur des gens, parfois la bonne, parfois la mauvaise ambiance, peu importe,
mais qui sont là comme consommateurs, finalement, ça ne marche pas. Il arrive toujours un moment où ils partent. Donc pour nous, le terme d’usager
c’est complètement différent. Ça prend une toute autre signification que d’être usager des transports en commun. A part ça, les luttes des usagers
telle que vous les menez à Act Up ou au CST, je trouve ça très intéressant. Mais c’est dans un système qui est là. Ces luttes sont inhérentes à un système qui est là.
J’aime bien quand on arrive à différencier les choses, parce que je pense que c’est important de pouvoir se dire qu’on vit dans un tel monde, qu’on est conscient
du monde dans lequel on vit et qu’on essaie de lutter par rapport à cet état de chose. Et puis il y a le monde qu’on aimerait inventer : quelles capacités on a,
quelles possibilités on a de l’inventer et de sortir des formes d’aliénation qui sont très puissantes ? Tu parlais des sorcières, Isabelle,
moi ça m’intéresse vachement, parce que comme tu sais à quel point nous on a été colonisé, ici en Europe, à quel point on a été déstructuré
depuis des générations et des générations, je crois que cette lutte pour réussir à reconquérir des espace de liberté réelle doit être profonde.
C’est une lutte qui est difficile, je le sens comme ça. Ca fait 20 ans que je vis à Longo, et c’est une lutte difficile.
C’est pour cela que je trouve cela intéressant quand on arrive à différencier.
Isabelle :
Je peux poser une question ? Evidemment dire qu’à Longo Maï vous êtes des usagers, ce serait une bizarre torsion du langage, mais est-ce qu’on ne peut
pas retrouver un sens au terme, par exemple, autour des équipements de Longo Maï : salles de réunions, etc. : quand il faut s’articuler pour que les différents
usages de la salle de réunion ne se marchent pas sur les pieds ou des choses pareilles. Si on va dans les détails, on retrouve peut-être des modes de fonctionnement
où il faut réussir à s’entendre parce qu’il y a une salle et quatre types d’usages.
Marie-Pascale :
Effectivement il y a un fonctionnement à mettre en place par rapport à une salle et à un groupe, qui fait que tu ne peux pas en même temps découper une vache et des moutons.
faut bien qu’on s’organise, mais il y a 40 maisons, c’est pas un problème. Nous on appelle ça de l’organisation. Mais est-ce que le fait d’être usager
ça reste à un niveau matériel ? Je ne sais pas…
Isabelle :
Il me semble simplement que quand on parle d’usager, l’une des choses qui peut être pointée et qui peut faire des liens,
c’est la manière de s’organiser autour de quelque chose qui n’est appropriable par aucun des groupes et dont chacun a besoin pour autre chose.
Le médicament par exemple, c’est quelque chose autour duquel s’organise des tas de types de pratique. Ce dont on a usage, sauf en période d’esclavage,
ce n’est jamais de manière admissible d’autres humains, c’est